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CAHIER
DU CENTRE DE RECHERCHE "ÉTUDES SUR LE ROMAN DU SECOND DEMI-SIÈCLE" / CERACC |
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SOMMAIRE
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Ce
cahier n° 2 existe uniquement sous cette forme électronique.
Les textes en ont été rassemblés par
Mélanie Colcanap et Johan
Faerber.
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| Lors de la journée d'étude des jeunes chercheurs du 15 mars 2003 qui s'est tenue en Sorbonne dans le cadre de l'école doctorale de littérature française et comparée, doctorants et jeunes docteurs ont cherché à aborder ensemble la notion de "réécriture", et à dégager les enjeux et les échos de cette notion clef de la seconde moitié du vingtième siècle, dans les travaux actuels. Que soient remerciés ici messieurs Jean Bessière, Michel Collot, et Stéphane Michaud qui ont permis l'organisation de cette journée; Marc Dambre qui en a autorisé la publication électronique; et Henri Garric et Hugues Marchal, pour avoir accepté d'en être les modérateurs. Mélanie Colcanap et Johan Faerber
Dire la réécriture, redire lécriture, ce serait peut-être, tout dabord, affirmer et réaffirmer trois positions ancestrales. Ce serait peut-être trouver et retrouver trois figures mythiques par lesquelles se donnerait à lire, à relire et à relier la réécriture. Dire la réécriture, redire lécriture, ce serait découvrir et redécouvrir le muthos comme socle et fonds essentiels de la parole littéraire. Ce serait poser et reposer une parole qui elle-même ne connaît pas le repos. Trois figures mythiques comme autant de métaphores pour apercevoir la réécriture, ce serait dire et redire sans fin le mythe qui lui-même ne fait que redire dans un geste dinfinitude. Parole des commencements qui na pas dorigine, le mythe partagerait alors avec la réécriture son souci du dédoublement et du redoublement. Trois figures mythiques plutôt que quatre - ou plutôt quaucune - pour tenter de dire et de suggérer la réécriture, cest dabord pointer et affirmer que la réécriture est une affaire déthique, quil existerait ainsi peut-être une éthique de la réécriture à défaut dun codex de la réécriture. Réécrire, ce serait mettre en jeu léthique au sens étymologique, rhétorique et aristotélicien dethos : cest-à-dire mettre en scène lethos du chercheur, ce qui est relatif à sa personnalité, et à ses qualités mêmes. La réécriture permettrait alors de brosser son portrait mais un portrait qui viendrait à être, en définitive, celui de sa bibliothèque. Traquer le geste du réécrire, ce serait tenter dapercevoir que les lignes qui se tracent, les lignes qui sont lues et relues par le chercheur sont celles, en définitive, des rayonnages de sa propre bibliothèque. Que sa bibliothèque rayonne dans ce quil lit comme une face sombre que dautres naperçoivent pas, un fuscum subnigrum par où le mouvement de réécriture apparaît et puise ses virtualités dans le sombre fonds de son ethos. Trois figures mythologiques donc à des degrés divers pour cerner le possible de la réécriture, autant dépreuves physiques et de preuves mythiques : Orphée, le vaisseau Argo et la bibliothèque de Babel. 1. La
figure orphique 2. Le vaisseau Argo Souvent tenu depuis Roland Barthes et son réflexif Roland Barthes par Roland Barthes 5 pour une métaphore éclairante du structuralisme, le vaisseau Argo, mené par les Argonautes auquel il donne son nom, et au nombre desquels Orphée se compte, paraît également pouvoir rendre compte métaphoriquement du travail de la réécriture sur le texte lui-même, de son action à sa réalisation. Réécrire, ce serait peut-être ainsi trouver et retrouver les gestes et la geste des Argonautes, finir par construire, sans arrêter de le reconstruire, ce même navire sur lequel ils prirent place. Ce vaisseau qui, lors de divers épisodes, a traversé un certain nombre de périples, se constitue lui aussi dépreuves, dessais successifs de lui-même. Sa permanence ne sassure que dans un mouvement indéfiniment réitéré de reconstruction. Exposé à divers outrages qui lobligent à être continûment réparé et refait, le vaisseau Argo adresse une question que ne peut également manquer de se poser la réécriture : structure mobile qui ne connaît pas le coup darrêt, qui ne cesse de se modifier, quel est son rapport à sa propre identité ? De ce qui est sans cesse repris, refait, quel rapport sétablit avec la structure première, avec sa première écriture, sa première construction ? Sagit-il du même texte ou dun autre ? Comme le disait déjà Barthes à propos de ce navire6, la substitution dune pièce à une autre entraîne-t-elle lapparition dun nouvel objet ou la continuité dune nomination identique assure-t-elle la persistance dune modification à lautre ? Le texte réécrit conserve-t-il ainsi un rapport avec le texte premier dont il est issu ? Ce rapport ne peut-il être maintenu que par le seul jeu dune identité conférée par le nom, le titre ? En outre, et enfin, le créateur même de ce vaisseau du réécrire peut lui-même apparaître comme une allégorie de la figure même du redire, et de son perpétuel roulis entre ce qui est fait, ce qui se fait et ce qui reste à faire. Argos, en effet, même sil est souvent confondu avec dautres, est paré dun regard que toute réécriture paraît réclamer : selon la tradition dont le Grimal fait état 7, il possédait quatre yeux : une paire regardant par devant et lautre regardant en arrière. Ainsi, à linstar dArgos, la réécriture supposerait un écrivain paré dun tel regard, toujours double : loeil quadruple pourrait se regarder se regarder... 3. La bibliothèque de Babel Cette dernière figure mythique nen est pas une à proprement parler. Elle fait écho à la nouvelle de Borges intitulée "La bibliothèque de Babel" 8 qui elle-même fait écho à la tour de Babel biblique quelle réécrit sans détours. Ce texte, on sen souvient, présente un bibliothécaire vivant dans une bibliothèque labyrinthique supposée infinie, bibliothèque qui possède sur ses rayonnages tous les livres possibles. Cette nouvelle place la réécriture non comme une possibilité mais comme une nécessité de toute pratique scripturale. Si tous les livres sont déjà imaginés, lécriture même ne peut plus se produire et provoquer lévénement. Dire la réécriture, redire lécriture revient à poser que dans cette bibliothèque qui promet tous les possibles et qui les accomplit, tout est écrit si bien que tout ne peut être que réécrit. Tout geste tracé vient à suivre et à seconder un geste toujours-déjà là, toujours-déjà commencé, toujours-déjà achevé aussitôt que commencé. La bibliothèque de Babel confisque, par sa profusion inépuisable, lécriture en lassimilant à la lecture, posant entre les deux actes une identité réverbérée. La réécriture serait ainsi selon Borges ce moment où lon oublie que lon écrit mais serait bien plutôt cet âge où on lit, où, surtout, on se souvient davoir lu voire de sêtre lu... La rhétorique ne sert plus : la bibliothèque prend sa place comme lindique Michel Foucault : "La littérature commence [...] quand le livre nest plus lespace où la parole prend figure, mais le lieu où les livres sont tous repris et consumés"9. La bibliothèque de Babel donne ainsi naissance à ce que Foucault nommera encore "le moutonnement à linfini des mots"10. Si tout a déjà été dit, réécrire reviendrait comme le dit Henri Michaux, à "skier au fond dun puits"11. Ainsi donc, dire la réécriture, redire lécriture, cest constater que nous sommes tous gagnés par cette pathologie du second demi-siècle, celle dont Roland Barthes a su mettre en évidence le symptôme le plus manifeste : "Jai une maladie : je vois le langage."12 Johan
Faerber > Revenir au sommaire Erica Durante LA MAIN INVISIBLE. PARCOURS DANS L'UVRE VISIBLE DE BORGES, VALÉRY, DANTE Lorsquon parle de réécriture, cest à Pierre Ménard quon pense en premier : lui, personnage-clef de la fiction de la réécriture. Cest Borges qui la créé en 1939 ; son histoire est très simple, en dépit de toute la littérature quelle a générée : imaginez Pierre Ménard, raconte Borges, parvenu à la fin dune longue carrière littéraire; or il en arrive à un moment où il saperçoit quil ne veut plus encombrer le monde de ses uvres. Et quil ne recherche pas la renommée, bien que son destin soit décrire. [ ] alors il décide de se cantonner dans la plus grande discrétion et de récrire une uvre déjà existante, je dirai même tout à fait existante, continue Borges, vu quil sagit de Don Quichotte 1. Cest à cette tâche ardue que se consacre Pierre Ménard. Il écrit un livre qui coïncide mot pour mot avec le Quichotte de Cervantès, mais cest lui qui en est lauteur. Lui, un Français de Nîmes, qui se lance dans luvre "interminablement héroïque" de traduire le Quichotte, et qui finit par écrire le Quichotte lui-même, en faisant correspondre dans une autre langue un texte qui existe déjà et auquel il adhère complètement 2. Cependant, en faisant cela, Ménard ne peut éviter de filtrer le texte à travers son propre système linguistique, esthétique, culturel 3. Entre "la feuille blanche et le bouillonnement des mots ou des histoires qui prennent forme", pour Ménard, comme pour Silas Flannery, intervient "lincommode diaphragme [ ] [du] style, [du] goût, [de] la philosophie, la subjectivité, la formation culturelle, [du] vécu, [de] la psychologie, [du] talent, [d]es trucs du métier. [ ]. Comme jécrirais bien, regrettait Flannery, [ ] si je nétais quune main, une main coupée qui saisit une plume et se met à écrire " 4. La main de Ménard, elle, est bien dans le prolongement de son bras et même de deux bras en même temps. Cest que Pierre Ménard pourrait être en soi la version revue et corrigée de quelquun dautre. De quelquun qui comme lui a publié dans cette revue de fin de siècle, que dirigeait Pierre Louÿs, et qui sappelait La Conque, de quelquun qui comme lui sest intéressé au pseudo-problème dAchille et de la Tortue selon Zénon. De quelquun qui comme lui a cru que "penser, analyser, inventer [ ] ne sont pas des actes anormaux, [mais qu] ils constituent la respiration normale de lintelligence" 5. Un symboliste de Nîmes, ce Pierre Ménard, "essentiellement dévot, de Poe, qui engendra Baudelaire, qui engendra Mallarmé, qui engendra Valéry" 6. Paul Valéry : la vie et luvre de Paul Valéry seraient comme le négatif de la vie et luvre de Pierre Ménard. Une vie derrière laquelle dautres ont cru voir lombre dUnamuno ou celle de Louis Ménard, poète et traducteur, dont une biographie synthétique nous a été livrée par Rémy de Gourmont 7. Cette hypothèse risque de passer pour une provocation vis-à-vis de Valéry qui tenait pour banales et superflues ces conjectures autour des personnages : Jai toujours trouvé ridicules, disait-il, ces critiques ou glossateurs qui traitent des personnages de roman ou de théâtre comme si ce fussent des personnes réelles, disputent de leur vraie nature, se demandent si Hamlet ou si Tartuffe furent tels et tels, spéculent sur les passions et les responsabilités de Phèdre hors de la pièce. Mais tous ces êtres sévanouissent à peine sortis de la scène. On ne sait de quoi mange le Cid, ni si Béatrice navait mal aux dents [ ] 8. A ce sujet, Borges saccordait parfaitement avec Valéry, comme dailleurs sur bien dautres questions. Chez lui aussi cest une figure dantesque, le comte Ugolin, condamné parmi les traîtres pour avoir mangé ses propres fils, qui donne lieu à cette réflexion sur la nature des personnages : Pour Robert Louis Stevenson (Ethical Studies, 110) les personnages dun livre sont des suites de mots ; si blasphématoire que cela nous paraisse, cest à cela que se réduisent Achille ou Peer Gynt, Robinson Crusoé ou Don Quichotte. Tout comme les puissants qui régirent le monde : Alexandre nest quune suite de mots et Attila une autre. DUgolin nous dirons quil est une texture verbale dune trentaine de tercets. Devons-nous inclure dans cette texture la notion de cannibalisme ? Il nous faut [ ] en avoir le soupçon, incertain et craintif 9. En ce qui concerne le personnage de Pierre Ménard, "devons-nous inclure dans sa texture" Valéry ? Ne pas le faire serait aller à lencontre de la technique quemploie Ménard, celles des "anachronismes délibérés et des fausses attributions". Ce serait exclure des possibles, ce qui nadvient pas dans lart. Parmi les pièces qui composent luvre visible de Pierre Ménard, par opposition à son uvre souterraine, qui est le Quichotte, figure une "transposition en alexandrins du Cimetière marin". Une transposition, un passage, une variation dans un autre code, non pas linguistique, comme dans le cas du Quichotte que Ménard lit, et par là réécrit en français, mais dans un code prosodique. Le Cimetière marin est en effet lun des rares poèmes modernes de la langue française à avoir entièrement été écrit en décasyllabes. Si nous remontons vers 1916, lorsque Valéry a très probablement commencé à écrire les premiers vers du Cimetière, nous voyons comment ce poème sapparente intimement à un autre poème, qui est lun des plus chers à Borges, La Divine Comédie de Dante Alighieri : Quant au Cimetière marin, dit Valéry, cette intention ne fut dabord quune figure rythmique vide, ou remplie de syllabes vaines, qui me vint obséder quelque temps. Jobservai que cette figure était décasyllabique, et je me fis quelques réflexions sur ce type fort peu employé dans la poésie moderne ; il me semblait pauvre et monotone. Il était peu de chose auprès de lalexandrin, que trois ou quatre générations de grands artistes ont prodigieusement élaboré. Le démon de la généralisation suggérait de tenter de porter ce Dix à la puissance du Douze. Tout ceci menait à la mort et touchait à la pensée pure. (Le vers choisi de dix syllabes a quelque rapport avec le vers dantesque) 10. Résister à lalexandrin, lutter contre ce que Valéry appelle "le démon de la généralisation", qui le ramenait vers lalexandrin, a donc été lun des enjeux décriture de ce poème qui porte en soi une "illumination musicale" venant de létranger et de très loin dans le temps. Lorsquen 1939 il écrivait Pierre Ménard, il est très probable que Borges savait quun des enjeux majeurs pour Valéry, au moment de la composition du Cimetière, avait été datteindre la sonorité dun vers désuète pour la poésie française : lhendécasyllabe, le vers de Dante, le vers italien par excellence, qui, à son tour, dérive du vers de dix syllabes de la poésie provençale. Le Cimetière est donc un texte qui lui est familier et cher. Il le préface lorsque paraît la traduction argentine du poème, par son ami, le poète Néstor Ibarra. Et cest dailleurs à ce moment-là, sept ans avant quil ait eu lidée décrire Pierre Ménard, que, toujours à propos de Valéry, toujours à propos du Cimetière, il sétait amusé à renverser, quoique dune autre manière, le statut du poème, en anticipant cette manie propre de Ménard de "propager des idées strictement contraires à celle quil préférait" 11. Il lavait fait dans la même optique : celle de déposséder le Cimetière de son auteur unique, celle den faire un texte a-despote, comme disent les philologues, un texte qui ne porte pas le nom de lauteur : Jinvite [ ] le quelconque sudaméricain -mon semblable, mon frère-, avait-il écrit, à se saturer de la cinquième strophe du Cimetière dans le texte espagnol, jusquà éprouver que le vers original dIbarra : la pérdida en rumor de la ribera est inaccessible, et que son imitation par Valéry : le changement des rives en rumeur nen rend quimparfaitement leffet. Soutenir le contraire avec une conviction excessive serait abjurer lidéologie de Valéry en faveur de lhomme temporel quil a proposée 12. Contemporain de Paul Valéry, le personnage de Pierre Ménard, qui alexandrinise le Cimetière, ne sadonne pas à un simple exercice de transmétrisation, mais se pose le problème primordial de lécriture en vers, celui du rythme 13. Sa variation ne concerne pas la modification de laspect formel du texte, mais consiste dans une inversion plus profonde, qui touche au labeur de Valéry, et qui en changeant le son, change aussi le sens du texte 14. Avant dêtre auteur du Quichotte, Pierre Ménard serait donc auteur du Cimetière marin, quil manie et réécrit comme sil sagissait dun brouillon et non pas dun texte définitif. Lopération quil conduit sur le texte valéryen saccorde parfaitement avec la célèbre formule de Valéry, daprès laquelle "un texte nest jamais achevé, mais toujours abandonné" 15, et se fait lécho de Borges qui affirme que "tout est brouillon [ ], lidée de texte définitif ne relevant que de la religion ou de la fatigue" 16. A côté de Pierre Ménard, il y a un autre personnage, cette fois-ci non pas français mais argentin, Hilario Lambkin Formento, qui apparaît vingt-six ans après dans les Chroniques de Bustos Domecq. Un recueil de textes où lon a également limpression de perdre les traces de lAuteur, Honorio Bustos Domecq nétant que lauteur imaginaire de ces chroniques, inventé par cet autre auteur qui est Biorges, anagramme de Borges et Bioy. Parmi les comptes rendus édités par Bustos Domecq, lun porte sur Hilario Lambkin Formento. Un critique de profession qui publie des articles reconnus pour leur objectivité, et qui, en 1929, décide dabandonner sa carrière pour se "consacrer entièrement à une étude critique de La Divine Comédie". Pour ce faire, il commence à "éliminer le prologue, les notes, lindex, le nom et ladresse de léditeur", et ne garde que le corps des trois cantiche de la Comédie, telles que les conçut Dante, en faisant "coïncider [son analyse] mot pour mot avec le poème" 17. Cette uvre, dépourvue de tous ces éléments paratextuels et extratextuels, est celle que sapproprie et que livre Formento, en éditant lEnfer, le Purgatoire et le Paradis. Cest ainsi que la main invisible de Dante a atteint également celle de Borges, outre celle de Valéry. Avant même de le surprendre assis à sa table de travail, cest dans sa bibliothèque que le fantôme de Dante effleure la main de Borges ; pour le poète argentin, le moment de la lecture est en réalité le moment privilégié de la réécriture dantesque. Dans le bus qui lamène à son lieu de travail, une bibliothèque municipale à lautre bout de Buenos Aires, Borges lit et note, au dos de son exemplaire de poche bilingue italien-anglais de La Divine Comédie, un, deux, trois vers qui pour diverses raisons le touchent plus que dautres 18. Alberto Manguel, romancier, historien de la lecture, qui a souvent participé et même animé par sa propre voix les heures de lecture du poète au moment où il était devenu aveugle, raconte la façon dont les livres devenaient vite avec Borges des objets parlants, des livres sonores, avec ces apostilles manuscrites quil y apposait. "Souvent, dit-il, [Borges] me demandait de noter quelque chose sur la page de garde à la fin du livre que nous lisions- la référence dun chapitre ou une réflexion. Je ne sais pas quel usage il pouvait en faire, mais jai pris, moi aussi, lhabitude de parler des livres derrière leur dos" 19. Certaines des notes de lecture inscrites sur les exemplaires de la Comédie que possédait Borges, ont récemment été retrouvées. Aujourdhui encore inédites, elles sont très intéressantes, parce quelles contiennent des remarques, des bribes de réflexion, et parce quelles montrent comment le moment de la lecture de la Comédie coïncide avec le premier jet de la réécriture qui sinspire de Dante. Une réécriture qui sétend sur quarante ans, et qui connaît tous les genres, avant daboutir à la publication dun recueil monographique sur la Comédie, les Neuf essais sur Dante, paru pour la première fois en 1982. Quatre de ces notes autographes, inscrites à quatre dates différentes, au dos de quatre éditions distinctes, se rapportent au cinquième chant de lEnfer, le chant des luxurieux, de ces esprits condamnés pour avoir commis le péché de chair, parmi lesquels Dante rencontre deux amoureux infernaux, Paolo Malatesta et Francesca da Rimini:
En transcrivant ces fragments, exactement comme Pierre Ménard, Borges se dissimule derrière le texte quil transcrit et enrichit de son il de lecteur du XXe siècle. La première note consiste dans la reprise littérale dun vers prononcé par Dante-personnage, avant quil adresse la parole à Francesca, et atteste de limpression que Borges a reçue de la concision et de la force de ce vers. La troisième et la quatrième renvoient au commentaire contenu dans la note en bas de page, tantôt sur un problème dinterprétation [3], tantôt sur une impression rythmique [4]. Dans ce vers final du chant, qui est le 142e, Borges apprécie leffet que Dante arrive à produire par une allitération qui lui paraît remarquable : "e caddi come corpo morto cade", "et je tombai comme tombe un corps mort" 21. "Toute La Divine Comédie, dit-il, est pleine de bonheurs de ce genre". Mais cest surtout la deuxième annotation qui pose une question plus intéressante. "Soli eravamo e sanza alcun sospetto", "nous étions seuls et sans aucun soupçon" 22, avoue Francesca, et cest notamment ce dernier mot, sospetto, "soupçon" qui fait résonner dans lesprit de Borges une troisième voix, celle de lArioste. En voyant apparaître le substantif sospetto, lanalogie se fait chez lui avec un vers du premier chant du Roland Furieux : "insieme van senza sospetto aversi", "cest ensemble quils vont, sans avoir de méfiance" 23. Dune écriture à lautre, dune lecture à une autre, mais aussi dune langue à une autre, lépisode de Paolo et Francesca parcourt les âges. Comme sil était conduit par une main invisible, il se glisse des peintures dIngres, aux poésies de Bécquer, DAnnunzio, Unamuno, de la musique de Rachmaninov qui lui consacre un opéra entier, à la prose de cet autre argentin, Leopoldo Lugones, pour arriver jusquà Borges, qui, vers la fin de sa vie, compose un long poème intitulé Inferno, V, 129 24. Sensible à ce foisonnement duvres qui se développent autour des deux amants incestueux, Borges récupère, dans le texte de Dante, lélément qui est à la fois à lorigine et à laboutissement de cette profusion de réécritures diverses. Un élément, le livre, déjà présent dans le texte dantesque, où il joue un rôle capital dans la révélation de la passion amoureuse :
[Trad. : Nous lisions un jour par agrément/ de Lancelot, comment amour le prit:/ nous étions seuls et sans aucun soupçon/ Plusieurs fois la lecture nous fit lever les yeux/ et décolora nos visages/ mais un seul point fut ce qui nous vainquit./ Lorsque nous vîmes le rire désiré/ être baisé par tel amant,/ celui-ci, qui jamais plus ne sera loin de moi,/ me baisa la bouche tout tremblant./ Galehaut fut le livre et celui qui le fit ;/ ce jour-là nous ne lûmes pas plus avant] 26. Lancelot du lac, un des romans du cycle de la Table Ronde, un livre, un de ceux qui ont alimenté la folie dAlonso Quijano, le futur Don Quichotte. Un livre, voici ce que Dante met entre leurs mains comme aveu de cet amour, qui est réciproque et malheureux comme celui de Lancelot et de la reine Guenièvre. Tel le philtre dans le Roman de Tristan, ou le personnage de Galehaut, qui dans le Lancelot se fait lintercesseur des amoureux, le livre devient ici un instrument de biographie pour ces "usufruitiers des lettres" qui sont Paolo et Francesca 27, mais, avant eux, Dante, qui connaissait les romans du cycle arthurien, et qui réécrit un fait ayant réellement eu lieu et circulant dans la Florence de son temps, à la lumière dune autre littérature : De tous les instruments de lhomme, affirme Borges, le plus étonnant est, sans aucun doute, le livre. Les autres sont des prolongements de son corps. Le microscope et le télescope sont des prolongements de sa vue ; le téléphone est un prolongement de sa voix ; nous avons aussi la charrue et lépée, prolongement de son bras. Mais le livre est autre chose : le livre est un prolongement de sa mémoire et de son imagination 28. Mémoire poétique et imagination sont dailleurs deux dimensions qui régissent la poésie de la Comédie. Dans un de ses derniers essais sur Dante, Borges écrit que La Divine Comédie "nest pas le caprice isolé et fortuit dun individu mais leffort conjugué dun grand nombre dhommes et de générations. Rechercher ses précurseurs, continue-t-il, ce nest pas se livrer à une misérable tâche de caractère juridique ou policier ; cest sonder les mouvements, les tâtonnements, les aventures, les intuitions et les prémonitions de lesprit humain" 29. Si nous nous en tenons au chant de Paolo et Francesca, qui est à son tour à lorigine dune longue descendance de réécritures multiformes, nous voyons quil nest pas seulement la réinvention dun épisode de Chrétien de Troyes, mais quil reprend aussi dautres textes médiévaux, contemporains de Dante, et qui eux aussi abordent le thème de lamour, tel les traités dAndré le Chapelain, les chansons "stilnovistes" de Guido Guinizelli, ainsi que dautres chansons écrites par Dante, et qui étaient déjà contenues dans la Vie nouvelle. Dans Inferno, V, 129, limage du livre ressurgit, bien quil ne sagisse pas du Lancelot, mais plutôt de la Comédie, que Borges tient pour le sommet de la littérature, ou mieux encore il sagit dun livre à venir, unique, el máximo, le plus grand, qui contiendra en soi tous les possibles. Quel que soit ce livre, le geste initial de Paolo et Francesca est très significatif : 555Dejan
caer el libro, porque ya saben
Borges filtre lépisode des deux amants en le délivrant de tout fardeau moral. Ni péché ni pitié, ni tourmente infernale napparaissent dans son poème. Une seule allusion au malheur dérivant de cet amour inavouable y est contenue : le nom de Malatesta, mari légitime de Francesca et frère de Paolo, mais, aussitôt écarté, le ton clément et harmonieux du texte nen est pas altéré. Il y a pourtant un élément qui se maintient de Dante à Borges : le livre, fil conducteur de tout le poème. Il réapparaît peu après, par lévocation dAdam et Eve, le premier couple de pécheurs : cest la Genèse, le premier de tous les livres qui composent la Bible. Métaphore textuelle de la réécriture, ce texte sacré est composé de tant de livres dauteurs différents, appartenant à différentes époques, et pourtant attribués à un seul Esprit :
Cet empilement de rêves, cet emboîtement de lectures, dans cette fin de poème, pourrait faire croire, par ses bifurcations successives, à une dispersion dunité, ce qui est peu probable pour Borges qui se figure la Comédie comme une estampe de portée universelle, comme une uvre absolue, "où aboutit tout ubi et quando" 34. Le procédé par enfilade qui voit dériver Paolo et Francesca dun rêve que dautres ont rêvé, et dont dautres rêverons à partir deux, fait penser à la structure dun arbre généalogique, où tant de dates, tant de noms, tant de liens en engendrent tant dautres, qui racontent une seule lignée, une seule histoire qui se transmet de génération en génération sans pourtant être jamais la même. Pour les textes aussi on peut établir des arbres généalogiques ; ce sont les philologues qui le font. En écartant les différentes ramifications des témoignages quils possèdent dun texte, ils remontent à larchétype. Ainsi, larbre généalogique montre plus quune dispersion du texte original, une ampliation dunités, pour employer lexpression de Bustos Domecq 35. Une ampliation, une dilatation, comme celle que depuis Chrétien de Troyes nous avons suivie tout au long de ce parcours. De Dante, nous ne possédons aucun document autographe, pas de lettres, pas de poèmes, et bien sûr pas de vers de la Comédie. Il y a pourtant huit cents codices de la Comédie qui nous sont parvenus grâce à leffort et à la patience de tant de Pierre Ménard, dont un des premiers fut Boccace, qui copia ce texte, en inaugurant une nouvelle tradition manuscrite de la Comédie. En comparant, en épurant ces codices de leurs contaminations, on est arrivé à établir un énorme arbre généalogique et donc un texte souche, qui devrait sapprocher le plus possible de celui que la main visible de Dante a écrit. Comme tout arbre généalogique, celui de la Comédie est toujours en évolution, tout en haut de ses branches, il y a désormais le Cimetière Marin, LAleph, Inferno, V, 129. Par cette multitude de réécritures, de branches qui se rejoignent et se croisent, la littérature finit par correspondre à limage que Borges sétait fait delle : celle "dune forêt, assez dense dailleurs, où nous nous empêtrons, et en perpetuelle croissance, [ ] une sorte de labyrinthe vivant [ ]" 36. Une forêt labyrinthique, dirait Borges, obscure dirait Dante. Erica Durante >
sommaire Noëlle Benhamou MIROIR DE LA PARODIE : L'EXEMPLE DE MAUPASSANT La réécriture est au cur de lesthétique du XIXe siècle. Flaubert et Zola récrivent intentionnellement et parodient des textes fondateurs (Bible, mythes ) ou contemporains comme leurs brouillons ou carnets de notes le prouvent : Phèdre, hypotexte de La Curée ; la Blonde Vénus dans Nana, parodie de La Belle Hélène dOffenbach. Nous ne disposons pas toujours davant-textes, surtout lorsque lauteur corrigeait sur le marbre. Cest le cas pour Maupassant dont luvre même porte la trace de réécritures successives - rien ne se perd, tout se transforme : des nouvelles sont le point de départ de romans ou sont transposées au théâtre 1. Mais lécrivain va parfois plus loin que lauto-emprunt et lauto-greffe. Il se parodie. Les Rois, publié dans Le Gaulois en 1887 2, fait écho à Mademoiselle Fifi : pendant la guerre de 1870, des officiers français occupent une maison bourgeoise et tuent accidentellement un vieux berger sourd. Si le bref résumé du conte de 1887 présente un vague rapport avec celui de 1882, leur étude comparée et minutieuse révèle des similitudes étonnantes et un lien étroit, sans doute voulu par lauteur, à tel point quon peut voir dans ces deux nouvelles sur la guerre une sorte de diptyque. Maupassant était-il conscient davoir ainsi créé un miroir à deux faces ? Pourquoi a-t-il repris son premier récit de guerre en inversant la situation et les personnages ? * Analyse de la structure narrative des deux nouvelles La structure de Mademoiselle Fifi sert de contrepoint à celle des Rois. Dans le château dUville quils ont investi, des officiers prussiens sennuient. Il pleut et les jeux de destruction inventés par Fifi - faire la mine, défigurer des tableaux de maîtres - ne les distraient plus. Ils décident dorganiser une fête et de trouver des femmes. Le vieux soldat Le Devoir les y aidera. Cinq filles de joie arrivent et des couples se forment. On boit et on se livre à la débauche. Rachel, révoltée par lattitude sadique et provocante de son partenaire, Fifi, tue lofficier dun coup de couteau et senfuit. Les femmes ont peur dêtre massacrées et sont sauvées grâce à lintervention du major qui, " non sans peine, empêcha cette boucherie " 3. Une battue est organisée pour retrouver la coupable. Les Prussiens tuent plusieurs des leurs par mégarde et rentrent bredouille. La nouvelle pourrait sarrêter là. La version définitive dévoile la présence de Rachel cachée dans le clocher de léglise par le curé et présente une situation finale morale, digne des contes de fée : son mariage avec un homme de bien, un patriote. Dans Les Rois, Maupassant reprend la même trame que Mademoiselle Fifi. La situation initiale est identique : arrivés dans la ville de Porterin, des officiers français de bonne famille prennent possession dune maison bourgeoise. Il pleut et comme c'est le jour des Rois, ils veulent préparer un repas pour cette fête et souhaitent la présence de femmes. Un curé espiègle est censé les aider dans cette mission. En attendant, les soldats exultent. Quel n'est pas leur étonnement de voir arriver le curé, une religieuse et trois vieilles femmes infirmes ! Les officiers font contre mauvaise fortune bon cur ; des " couples " se forment. On boit et on se montre galant. Un coup de feu retentit. C'est le branle-bas de combat. On ramène un vieux berger moribond qui na pas entendu la sommation car il est sourd. Les femmes apeurées sen vont. Le dernier mot revient au curé : " Ah ! quelle vilaine chose ! " 4, sous-entendu " que la guerre " ; le terme " guerre " nest même plus prononcé.
On voit, daprès le tableau ci-dessus, que les deux récits sont construits selon le même schéma narratif. En Normandie, pendant la guerre franco-prussienne, des officiers de bonne famille occupent un lieu réquisitionné, sennuient et éprouvent la nécessité daller chercher des femmes. Ils dînent en leur compagnie et un accident mortel a lieu gâchant la fête. Des détails et des scènes caractéristiques sont également repris, comme cette pluie qui accompagne les événements, favorise lennui des militaires et par là-même déclenche laction. La pluie est liée à lidée de fatalité. Dans les écrits maupassantiens, elle annonce presque toujours un malheur et un bouleversement narratif. La pluie diluvienne de Mademoiselle Fifi marquait la présence dune puissance divine, supérieure, permettant le châtiment des Prussiens. Celle des Rois, insidieuse et glacée, ne renvoie quau néant et à labsence de toute forme de déité. Dieu sest retiré du monde.
Délaissé par Dieu, lhomme est étranger à lui-même et à ses semblables : telle pourrait être une autre leçon de ces fables dun genre nouveau. Maupassant a également repris une courte scène de Mademoiselle Fifi où le haut gradé allemand reposait dans un fauteuil :
Il y a une différence entre les forces défensives et les envahisseurs. Même dans un moment dennui extrême, larmée prussienne garde sa discipline légendaire et symbolise la destruction. Le relâchement sympathique des Français se retourne contre eux, lauteur nous montrant les deux extrêmes de larmée. Autre scène semblable : dans les deux contes, les soldats tuent leurs compatriotes par maladresse et selon une ironie du sort.
On pourrait multiplier les exemples. Depuis Mademoiselle Fifi, la position de Maupassant sur la guerre, cette boucherie absurde, sest affermie 11 et sa vision du monde a définitivement sombré dans le pessimisme le plus désespéré. Les Rois, écrit en 1887 soit dix-sept ans après le conflit franco-prussien, sest dépouillé de toute marque de patriotisme. Ce conte nest ni pro-français ni anti-prussien puisque ladversaire nest pas présent. La Mort seule est lEnnemie, invisible et sans frontières, contre laquelle on ne peut rien. Le diptyque constitué par Mademoiselle Fifi et Les Rois montre les deux facettes de lexistence : la vie et la mort. Mademoiselle Fifi est placé du côté de la vie, de loptimisme avec une happy end étonnante. La scène dorgie, remplie de plaisir et de gaieté, offre une insouciance retrouvée. Les Rois en est le revers et représente la mort, le pessimisme foncier étant présent dans la clausule. Si la structure et le contexte des deux récits sont symétriques, Maupassant a néanmoins changé les registres, modifié et inversé la situation et les personnages de la nouvelle de 1882 : dans Les Rois, les soldats sont français (prussiens dans Mademoiselle Fifi), une maison bourgeoise est réquisitionnée (un château dans Mademoiselle Fifi), les femmes sont de vieilles infirmes et une bonne sur (des prostituées dans Mademoiselle Fifi). Mademoiselle Fifi était une attaque contre certaines valeurs mais son récit inversé Les Rois est, lui, caustique, grotesque et autoparodique. Linversion carnavalesque invite à réflexion et passe par la reprise de thèmes et de personnages déformés. Les thèmes et le traitement des personnages. Dans Les Rois, plus encore que dans Mademoiselle Fifi et dune façon différente, sont présents le désir sexuel lié à la nourriture et à la gastronomie, la mort, la violence guerrière et la fatalité. Avec une précision étonnante, lauteur reprend des éléments de sa première nouvelle et les soumet à lépreuve du miroir. Apparaît alors une image en négatif, un certain nombre de détails étant conservés mais retournés. Les Rois est placé sous le signe de la farce et du renversement carnavalesque. Le moment même de lhistoire - le jour des rois - invite à cette interprétation. Le Carnaval commence en effet à lEpiphanie et certains personnages sont des figures de carnaval : le curé paillard ; sa bonne ratatinée, Hermance ; la petite religieuse ridée ; les trois infirmes annoncées par des bruits de bâtons et de pilons, et pour finir ce berger sourd Autant de personnages grotesques et hideux. Les personnages masculins néchappent pas à ce processus de transformation. Contrairement à leurs cinq homologues prussiens caricaturés 12, les Français, six officiers de hussards appartenant tous à laristocratie ou au monde artistique parisien, sont à peine décrits physiquement. Maupassant insiste davantage sur leurs qualités, surtout sur celles de Pierre de Marchas, sorte de double de lauteur, la tête pensante de la bande, un être à part, doué en tout et plein de ressources. Homme de lettres raffiné, il promet à Garens décrire leur histoire sil peut trouver des femmes : " Je ten prie, vas-y. Je raconterai la chose en vers, dans la Revue des Deux Mondes, après la guerre, je te le promets. " 13 Cette mise en abyme du récit fait partie des nombreux clins dil de lauteur, autant de signaux annonçant la parodie. Si les envahisseurs teutons du château dUville étaient présentés comme des soudards, des vandales, les soldats français des Rois aiment le luxe et le beau en hommes du monde. Il nest jamais question de destruction dobjets précieux dans la nouvelle de 1887. Au contraire, les six officiers français sont des esthètes et respectent le mobilier du lieu quils occupent. La souplesse des militaires français et leur galanterie leur sont très utiles lors de lapparition des " invitées surprises ". Létonnement et la déception passés, les hommes des Rois accueillent avec aménité ces reines peu banales, " trois infirmes hors de service "14. Excepté Marchas, les soldats font même preuve dun sens du fair-play peu commun face à la blague du curé. Croyant recevoir des compagnes de plaisir, ils se moquent de labbé en acceptant de passer une fête bon enfant avec ces femmes repoussantes. Les paroles de remerciements de la religieuse prêtent à Garens un esprit de dévouement inattendu et usurpé. Elle
sétait retournée vers ses invalides, pleine de
sollicitude pour elles ; puis, voyant mes galons de maréchal
des logis, elle me dit : Ces paroles de la sur Saint-Benoît marquent le retournement de la situation : les hommes nauront pas de plaisir avec des femmes mais les infirmes goûteront le rare plaisir dun bon repas et dune distraction avec une compagnie masculine. Dans les deux nouvelles, les femmes sont au cur de lintrigue. Elles sont attendues, espérées même. Leur arrivée auprès des soldats va donner matière à une description truculente. Quy a-t-il pourtant de commun entre les filles de maison de Mademoiselle Fifi et les invalides des Rois ? Rien, si ce nest que filles et malades, enfermées dans une maison, sont des caricatures du féminin : les pensionnaires de maison sont sursexualisées, prêtes à être consommées, tandis que les vieilles éclopées, pensionnaires de " létablissement hospitalier " 16 dirigé par la sur Saint-Benoît, sont impropres à la consommation. Elles représentent les différents âges extrêmes de la vie : la jeunesse qui attire le désir et la convoitise, et la vieillesse accablée de maux physiques qui provoquent le dégoût et la répulsion. Toutes se font une joie de sortir de leur cadre habituel pour tromper leur ennui. De plus, les filles espèrent un gain financier conséquent, tandis que les recluses voient dans cette invitation loccasion de bien manger, seul plaisir qui leur reste. Dans Mademoiselle Fifi, le repas était précédé de la présentation et de lattribution des filles aux soldats. Tout cela était orchestré par le capitaine très attaché au décorum. La description des cinq pensionnaires était déjà une parodie de cérémonie militaire, avec salut et garde-à-vous. (
)
il les aligna par rang de taille, et sadressant à la
plus grande, avec le ton du commandement : " Ton nom ? " Dans Les Rois, la scène est tout aussi ironique puisque c'est la religieuse qui joue le rôle de lhuissier, voire de la sous-maîtresse traçant un rapide portrait psychologique de chaque pensionnaire : Elle
prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y conduisit
ses trois bonnes femmes, les plaça dessus, leur ôta leurs
cannes et leurs châles, quelle alla déposer dans
un coin ; puis, désignant la première, une maigre à
ventre énorme, une hydropique assurément : Pourtant, lexposition des vieilles femmes installées sur des chaises devant le feu na pas lattrait des tableaux vivants des lupanars. Au contraire, la sur Saint-Benoît souligne leurs handicaps dûs à des accidents et aux malheurs de la vie 19. Elle montre des cas médicaux, des phénomènes de foire, des êtres desexués : " Elle nous montra, enfin, la troisième, une espèce de naine, avec des yeux saillants, qui roulaient de tous les côtés, ronds et stupides "20. Ces trois femmes sont présentées par des noms ridicules ou des surnoms qui ne sont pas sans rappeler les " noms de guerre " des filles de joie : la mère Paumelle, " La mère Jean-Jean ", aveugle et " La Putois ", une idiote. Le dîner apparaît comme une réception préparée avec soin. Le rituel mondain est conservé malgré le contexte critique, la guerre, et les créatures présentes, des malades. Après létape obligée de la présentation des femmes par la bonne sur qui leur sert de garante, de marraine, comme dans la haute société, chaque militaire salue la dame de son choix et pénètre avec elle à son bras dans la salle à manger. Je
la fis passer devant avec le curé, puis je soulevai la mère
Paumelle, dont je pris le bras et que je traînai dans
la pièce voisine, non sans peine car son ventre ballonné
semblait plus pesant que du fer. Le curé des Rois, bon vivant, goguenard, nest pas sans rappeler labbé Chantavoine qui faisait de la résistance passive dans Mademoiselle Fifi. Il accepte avec une joie non dissimulée de partager le repas des militaires. Il est d'ailleurs le seul à savoir couper loie, en homme habitué à la bonne chère. Le curé samuse beaucoup de la tournure que prend la petite fête et ne soppose pas immédiatement à ce que les trois invalides boivent. Il règne en metteur en scène, riant dans les coulisses de leffet produit par sa blague : " Japerçus le curé, resté dans lombre du couloir et qui riait de tout son cur. " 22 Son homologue, labbé Chantavoine, servait parfois de médiateur avec les Prussiens et dînait avec eux : Le curé ne sétait nullement refusé à recevoir et à nourrir des soldats prussiens ; il avait même plusieurs fois accepté de boire une bouteille de bière ou de bordeaux avec le commandant ennemi, qui lemployait souvent comme intermédiaire bienveillant ( ). 23 La nouvelle Les Rois sachève sur le personnage de labbé, comme dans la première version de Mademoiselle Fifi. Devant le malheureux qui vient dêtre tué accidentellement, lhomme déglise déplore la fatalité et les lois du hasard. Le fête de lEpiphanie sachève ainsi sur une note tragi-comique qui représente bien toute la nouvelle. Le repas des Rois, riche en viandes de toutes sortes - " deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et un merle " 24 - est décrit par Garens, tandis que celui des Prussiens était consommé mais passé sous silence. Maupassant nous allèche pour nous laisser sur notre faim. Le dîner des Rois n'est pas achevé, la Reine na pas été choisie - d'ailleurs, comment choisir ? - et les officiers sont doublement frustrés. Ceux-ci se sont seulement amusés à saouler les infirmes, pantins désarticulés, de même que les Prussiens enivraient les filles du bordel rouennais. Dans les deux récits, le champagne coule à flots :
On voit ainsi les jeux de symétrie et de dissymétrie entre les deux nouvelles : ironie et parodie sont ici à luvre. * Au delà de laspect ludique, lautoparodie est créatrice de sens puisque le rapprochement des deux récits Les Rois et Mademoiselle Fifi enrichit linterprétation et rend sensible lévolution de Maupassant. En parodiant sa nouvelle de 1882, lauteur a voulu, semble-t-il, rétablir léquilibre avec Mademoiselle Fifi. Malgré son ironie féroce, cette dernière apparaît encore comme fondée sur lesprit revanchard. Elle a pu être interprétée comme une propagande anti-prussienne et pro-française, un hymne à la résistance et au patriotisme. La confrontation des Rois et de Mademoiselle Fifi prouve que ces deux récits sont complémentaires et que luvre de Maupassant est loin dêtre simple. On aura pu noter les nombreux clins dil et références intertextuelles présents ici, ce qui démontre, sil le fallait encore, lérudition de lauteur. Par sa structure simple, Les Rois parodie les fabliaux médiévaux : Les trois aveugles de Compiègne. Cette farce où les trois ordres (clergé, noblesse, Tiers Etat) ainsi que larmée sont ridiculisés rappelle les récits parodiques et héroï-comiques, et linversion généralisée amène le lecteur à considérer la venue des trois femmes, des trois reines, comme une réécriture de lEvangile, une parodia sacra 27. Contrairement à dautres oeuvres réécrites et retravaillées formant doublets 28, ces deux nouvelles constituent un véritable diptyque au sens pictural du terme. Tout invite à les lire en parallèle et à les étudier ensemble afin den dégager un sens nouveau, caché. En donnant un deuxième volet à Mademoiselle Fifi, Maupassant dévoile lévolution de lhomme et de lécrivain. Grâce à un renversement carnavalesque et à une écriture hautement parodique, il semble tirer un trait définitif sur la guerre de 1870 et son attirail revanchard. Véritable repentir, Les Rois véhicule sa vision pessimiste et désespérée du monde grâce à lautoparodie. Tandis que Mademoiselle Fifi appartient à la période réaliste de lauteur, Les Rois, recueilli dans Le Horla, se rattache aux contes de lhorrible et se rapproche des récits fantastiques, miroirs de langoisse de lécrivain. Ils sont pour Maupassant, " lhomme sans Dieu " 29, sa " nef des fous " 30. Noëlle
Benhamou >
sommaire Jean-François
Puff Parmi dautres régions dun grand uvre projeté, Walter Benjamin a rêvé composer un ouvrage qui serait uniquement fait de citations, rêve qui fut destiné à demeurer inaccompli. On pourrait dailleurs sinterroger : dun tel livre le projet ne suffit-il pas à poser le sens ? Borges en conviendrait sans doute, pour qui il est inutile de composer de longs ouvrages dès lors quon peut les décrire en quelques lignes. Cest là pourtant un risque que le poète Jacques Roubaud a assumé, en cela quil a explicitement placé la naissance de sa propre poésie sous le signe de la réécriture de la tradition poétique, et quil en a effectivement dérivé des livres de poèmes. Au point que la prise en considération de cette pratique est devenue tout à fait centrale dans la réception de son travail de poète. Pour létablir, je partirai de deux énoncés emblématiques de cette revendication dun travail de réécriture. Dans la " prose existant oralement " de Dire la poésie : " Jaime lire les poèmes des autres / plus que les miens / jaime aussi les écrire / mais ceci est une autre histoire " 1. On appréciera la polysémie du verbe " écrire " dans ce passage, qui identifie le fait de recopier des poèmes et celui den composer. Ce que confirme un autre passage, issu de la " description du projet " de 1979, dans lequel on voit à nouveau se mettre en rapport les deux activités, ainsi quun certain nombre dautres : " Jimagine, je lis, je compose, japprends, je recopie, je traduis, je plagie, jécris de la poésie depuis près de quarante ans. Il marrive den publier. " 2. Ainsi ce qui relève de la réception -de la lecture à limitation- est-il présenté, jusquau paradoxe, comme le ressort même de la création poétique, de la mise en uvre de limagination. Lapproche de luvre le confirme : Roubaud y met en pratique, souvent à léchelle du livre entier, des relations à un hypertexte relevant aussi bien de la transformation dun texte ou dun ensemble de textes que de limitation dun style ou dun genre donnés (selon les catégories dégagées par Genette dans Palimpsestes3), que ce soit explicite, indiqué comme tel dans le paratexte, ou que cela demeure implicite. Voici quelques exemples parmi les plus significatifs de la visibilité dune pratique : relève de limitation explicite la suite intitulée " recourir les rues ", dans La forme dune ville change plus vite, hélas, que le cur des humains 4 , qui se présente comme une continuation de Courir les rues, de Queneau ; de limitation implicite certains sonnets en vers courts de E 5 (signe de lappartenance dans la théorie des ensembles), composés à la manière de Mallarmé. Relèvent de la transformation explicite Mono no aware 6, livre presque entièrement composé de poèmes " empruntés " à la poésie japonaise classique, via leur traduction anglaise ; Autobiographie, chapitre dix 7, livre qui hormis des " moments de repos en prose " est tout entier composé de fragments de poèmes en vers libres écrits entre 1914 et 1932, sorte dimmense centon dans lequel lintention parodique est évidente ; la séquence de poèmes intitulée " La pluralité des mondes de Lewis" 8, qui se compose en grande partie à partir dénoncés prélevés dans louvrage de métaphysique analytique de David Lewis, On the plurality of worlds 9. En ce qui concerne la transformation implicite, moins évidemment visible, on mentionnera certains poèmes de Quelque chose noir 10, qui sont composés de propositions issues du traité de L. Wittgenstein De la certitude 11 ou du Journal 12 dAlix-Cléo Roubaud, femme du poète. Dans tous les cas, Roubaud met en jeu notre mémoire, notre culture ou notre inculture ; il exerce, et souvent déjoue, notre perspicacité ; et parfois il nous trompe, en cela que nous pouvons être amenés à lui attribuer ce que le sens commun déclarerait " ne pas être de lui " : il pose ainsi à sa manière la question célèbre de Foucault, " quest-ce quun auteur ? " 13 A partir de là sintroduisent deux problèmes spécifiques : dune part celui de lunité de ce quon continuera dappeler " oeuvre " par commodité, compte tenu de la critique de Foucault, et dautre part celui de la pertinence historique de luvre sus-dite. Sans même sappesantir sur le recours à la forme sonnet dans appartient, en 1967, nous sommes encore en 1970, au moment où paraît Mono no aware dans une période dominée par la stratégie avant-gardiste : le groupe lié à la revue Tel Quel est en pleine activité, les revues concurrentes ou adjacentes Change (revue à laquelle Roubaud participe), puis TXT, ont été fondées. Et lune des postulations fondamentales des avant-gardes savère toujours effective : il sagit dune détermination du nouveau qui en passe nécessairement par un premier moment de négation radicale des formes héritées. On conçoit dès lors toute linactualité de la pratique de Roubaud. Un regard critique pourrait de fait envisager son uvre comme une sorte dimmense lieu de mémoire : la poésie sétant achevée, non pas au sens où elle se serait réalisée, comme le voulaient les surréalistes, mais où elle se serait dissoute, en tant quune manière spécifique de sétablir dans la langue, il ne resterait plus à qui se veut poète quà se souvenir, et à parcourir, sans cesse, les diverses formes de la poésie qui fut. Ce serait faire de luvre de Roubaud une sorte de musée de lart de poésie, avec ses différentes salles (salle de la poésie japonaise classique, salle des indiens dAmérique ) ; musée quon irait visiter, le dimanche, avant de reprendre les activités sérieuses des jours ouvrables. Si jamais lon prend la peine dune visite : car du musée, au mausolée, il ny a quun pas. Dans ce cas, Roubaud naurait rien fait dautre que dédifier un gigantesque tombeau de la poésie, et lunité comme la pertinence historique de son uvre se détermineraient relativement à ce caractère monumental. Luvre de Roubaud dirait ainsi, négativement, le point où nous en sommes avec la poésie. Ce serait là éluder, me semble-t-il, toute une série dobjections. La première objection a été formulée de manière décisive dans luvre de Borges. Lavant-garde, nous lavons dit, vise à la création du nouveau par un premier moment de négation : il sagit, autant que possible, une fois que la négation a eu lieu et quon se trouve en présence dune tabula rasa, de produire la différence comme telle. Or ce que nous montre le célèbre récit de Borges Pierre Ménard, auteur du Quichotte, cest que la stricte répétition du même est impossible. On en connaît largument : un poète symboliste nîmois, Pierre Ménard, décide de reproduire à lidentique le Don Quichotte de Cervantès, sans le recopier ; en travaillant de mémoire. Le sens moral du récit nous est donné à la fin, comme il convient : changer le contexte discursif et/ou historique dun texte suffit à en révolutionner le sens. La répétition du même produit la différence. Or la tentative de Ménard nest rien dautre, comme nous lindique Genette 14, quune transformation minimale, ou une imitation maximale, de Don Quichotte : en ce sens, les écrivains qui procèdent par réécriture, indépendamment même des modifications quils introduisent, produisent nécessairement du nouveau. Attribuer la poésie japonaise classique ou la poésie vers-libriste du premier vingtième siècle à Jacques Roubaud aurait pour conséquence den renouveler le sens. Quitte à laisser de côté lobjection à lobjection, qui est quil faut bien que se poursuive, parallèlement, le travail de lHistoire. Cependant en rester là serait décrire la stratégie de Roubaud de manière beaucoup trop générale et partielle, comme sil navait jamais écrit quen lun des dix " styles " de poésie de son modèle japonais, lermite-poète Kamo non Chomei, qui est le " style des vieilles paroles en un temps nouveau ". Ce serait aussi passer sous silence lobjection majeure quon peut faire à qui considérerait luvre de Roubaud comme un mausolée. Une idée récurrente dans le travail de ce poète en effet, est quon ne redécouvre une uvre ancienne quà la lumière dune uvre nouvelle. Cest le devenir de lart qui en éclaire le passé, qui en révèle des virtualités jusqualors inaperçues. En ce sens la nouveauté de luvre moderne a pour corrélat la nouveauté de la tradition. Il faut donc quil se détermine du nouveau dans luvre elle-même, il faut que lobjet change. Faute de quoi, dune part la poésie qui sécrit ne sera en fait rien dautre quune poésie patrimoniale, dautre part elle savérera incapable de renouveler le sens de la poésie dont elle sinspire, de la rendre vivante. Il faut donc mettre en lumière la stratégie de déploiement du nouveau dans luvre poétique de Roubaud, et cela aura lieu, paradoxalement, en se penchant une fois encore sur le passé. Lorsque nous avons évoqué les différents modes de réécriture dans son uvre poétique, nous navons pas mentionné ce qui fait pourtant lobjet de cet exposé, si lon en croit son titre, à savoir la poésie des troubadours. Or cette poésie est explicitement donnée comme le grand modèle de luvre poétique. Comme il est écrit dans La fleur inverse, lessai majeur que Roubaud a consacré aux troubadours:
La citation lie explicitement un commencement, les troubadours, à la poésie " la plus contemporaine ". En ce sens les deux points extrêmes séclairent lun lautre : la poésie des troubadours donne à la fois limpulsion et les principes de composition de " la poésie la plus contemporaine ", et ce mouvement crée un effet en retour, dans lequel la poésie des troubadours devient à nouveau lisible. Il sagit de comprendre comment le saut a lieu. Or on serait bien en peine de rencontrer des réécritures au sens strict de la poésie des troubadours dans la poésie de Roubaud. Il ny a pas plus dans son travail de transformation de telle ou telle grande canso, cest-à-dire de la lettre même du poème, que dimitation du style des troubadours, sur le mode pseudo-médiéval. On est dès lors en droit de se demander où se situe le rapport. Le rapport se situe dans le génitif qui selon Roubaud condense lensemble dune poétique, qui est lamour le chant la poésie. Ce génitif vaut pour définition de la poésie, pour un universel qui permet den relier entre eux les moments les plus éloignés. Il nous faut donc expliciter, de la manière la plus synthétique possible, la définition. Avec ce génitif il sagit, nous dit le poète, dun signe orienté. Le premier terme est lamour : cest le premier moteur. Pour les troubadours, sans lamour que porte le poète à la dona, et sans la merce que celle-ci lui accorde, il nest pas de poésie possible. Lamour est ce qui relie : et cest précisément cela qui en fait le ressort même du deuxième terme du génitif, le chant. Le chant est la traduction formelle de cette force qui relie, en cela quy sont liés entre eux les mots et les sons. Lun des concepts centraux de la poésie des troubadours, du point de vue de la forme, est en effet le concept dentrebescar, dentrelacement, dont lélément de base est la rime. Pour dire lamour, les troubadours inventent la rime en langue romane et ils en portent la pratique à un point dexcellence jamais égalé. Cela signifie aussi que le chant est la dimension du rythme dans la langue, et corrélativement, par la voie dune formalisation, du nombre dans la langue. De cela naît, terme final de la série, la poésie. Pour synthétiser : selon Roubaud lisant les troubadours, la poésie est la traduction formelle du rythme dans la langue, agie par amour. Cest donc le cur dune poétique, qui se situe en position décart maximal vis-à-vis des conditions contemporaines dexercice de la poésie, qui fait le rapport. Reste à savoir comment se configure ce rapport dans luvre poétique de Roubaud. Cest que, non seulement Roubaud ne transforme à la lettre aucune canso, ni nen imite le style, mais encore il nen adopte pas la forme. On peut pourtant admettre en première analyse que, si lon peut imiter un texte, on nimite pas une forme, lorsquon ladopte. Si je compose un sonnet, a priori je nimite aucun grand sonnettiste. Si je veux pétrarquiser, par exemple, il faut que jaille plus loin, et que jimite le style de Pétrarque. Composant un sonnet, je ne réécris aucun sonnettiste certes oui, mais ce faisant, peut-être que je les réécris tous. Telle serait la raison, dont nous suspendons pour linstant lexplicitation, pour laquelle Roubaud refuse dadopter la forme-canso des troubadours. La forme, collectivement, est signée. Quel rapport dès lors, si ce nest ni en transformant la lettre, ni en imitant le style, ni en reprenant la forme ? La solution se trouve une fois encore chez les troubadours eux-mêmes. Ces poètes qui disent tous la même chose manifestent en effet leur singularité de deux manières : dune part en sexerçant aux formules de rimes des grandes cansos du trobar, dautre part en inventant eux-mêmes des formes, dans un même champ de composition. Cest dire que si adopter une forme na pas le même sens quimiter un texte, cest également le cas lorsquil sagit dun processus de transformation : transformer une forme potentiellement productive dune multiplicité de poèmes, cela na pas le même sens ni la même portée que de transformer tel texte singulier. Et telle est la stratégie de Roubaud. Puisant à lexemple des troubadours il ne réécrit aucune canso, et il ne compose pas non plus de poème sur une formule attestée chez ces poètes, qui lauraient signée. De cela au contraire il y a dans son uvre une absence aveuglante. Mais à lexemple des troubadours eux-mêmes il saisit les principes dune forme, et en dérive une série de formes neuves : cest le cas dans Trente et un au cube ou dans Quelque chose noir par exemple. Mais aussi toutes les pratiques de réécriture qui sont réellement présentes dans luvre sont gouvernées par des principes formels, issus du trobar. Ce sont ces principes qui assurent lunité de lensemble. Pour létablir je prendrai comme seul exemple le cas limite de la réécriture dans luvre, qui est Autobiographie, chapitre dix. Le titre sexplique en cela que la période du vers libre choisie par Roubaud pour la composition de ce livre (1914-1932) est selon lui le dixième chapitre du roman dAlexandre, cest-à-dire de lhistoire du vers français. Cest sous linfluence des grands poètes de cette période que le jeune Roubaud publie ses premiers poèmes, quil reniera par la suite. Si ces poètes (de lesprit nouveau aux surréalistes en passant par Dada) représentent à certains égards pour Roubaud une résurgence du trobar, il sagit dune résurgence à ses yeux marquée dinfériorité, du point de vue de la forme. Au génitif lamour le chant la poésie en effet, les poètes vers-libristes substituent, selon le titre dEluard, Lamour la poésie. Cest-à-dire quils évacuent du poème toute la dimension métrico-rythmique que recouvre le chant, au profit dun vers libre dont Roubaud évalue avec sévérité la forme. Doù la présence dans Autobiographie, chapitre dix du troubadour Marcabru, aussi nommé Pan-Perdut, pain perdu 16. Ce nom de métier dit quelque chose de la stratégie polémique choisie par ce troubadour : il sagit de se saisir des mots mêmes de ses adversaires pour les retourner contre eux, en en composant ses propres poèmes. Aussi est-ce ce que Roubaud accomplit dans Autobiographie, chapitre dix, en composant ce livre de fragments de poésie en vers libre. On ne saurait pourtant se borner à lintention parodique : le livre enveloppe en même temps un hommage, en cela quil reconfigure dans une forme certains de ces énoncés (voir la présence du sonnet, qui selon Roubaud est mémoire de la canso des troubadours). Les mots de lamour la poésie font ainsi entendre en écho lentrelacement dont ils proviennent, lamour le chant la poésie. Ainsi, un livre qui se compose par réécriture dérive en fait, plus profondément, des principes dune poétique, celle des troubadours. Dès lors, rabattre luvre de Roubaud sur des jeux de réécriture, cela procède des lacunes dune réception qui ne prend en compte que certains livres toujours les mêmes et en oublie totalement dautres ; corrélativement cet oubli conduit à méconnaître une stratégie densemble. Pour exposer une dernière fois lun des éléments-clés de cette stratégie, on peut dire que Roubaud ne produit du nouveau ni par négation, sur le modèle avant-gardiste, ni par répétition, par imitation du style ou transformation de la lettre, sur le modèle de la réécriture. Il répète, certes, mais en introduisant dans ce qui est répété la différence formelle nécessaire à sa survie. Cela, de manière à ce que la forme-poésie comme configuration rythmique de la langue mue par amour soit présente au présent. La valeur de cette présence, tient à ce quil ne saurait y avoir de langue vivante qui nait sa poésie. Corrélativement, une langue sans poésie est une langue morte, une langue sans désir, sans élan. Bref une langue sans subjectivation possible. Telle serait la pertinence historique de luvre. On est loin du tombeau. Pour conclure, on peut sinterroger sur labsence, que jai qualifiée daveuglante, de réécritures des troubadours dans une uvre qui, répétons-le, multiplie ces pratiques. Peut-être y a-t-il quelques poèmes, différents pour chacun, quon ne saurait réécrire. Il y aurait des poèmes quon ne touche pas, dont on reçoit simplement limpulsion. Réécrire, en ce sens, serait profaner. Cela pourrait signifier quon réécrit des poèmes, certains poèmes ; mais que la poésie, elle, est précisément ce qui ne se laisse pas réécrire. Jean-François Puff >
sommaire Lioubov
Sávova Prologue lecture de trois passages choisis de La Légende de Novgorode : De
mes mains jai caressé la nuque souple des plus tendres beautés, [ ] Tout
autour lobscurité, comme dans lâme du
moujik. Dehors [ ] Lorsque
demain par le Transsibérien on senfuira avec la petite Jeanne Ecrire sur la grève, entre deux marées hautes Oubliez Oubliez... Dici la fin de cette prise de parole, vous aurez sans doute oublié les mots les mots-mêmes de ces quelques bribes de La Légende de Novgorode que vous venez dentendre. Que vous soyez auditeurs ou lecteurs, français ou russes, " Oubliez ! " est un maître-mot, lappel même de ce poème réécrit. Délesté par la déclamation du poids de la perte de sa lettre, ce nest pas à notre il, mais à notre oreille quil sadresse, et à notre faculté pour lui salutaire doublier. Restituer le texte de Cendrars ? Cétait écrire sur la grève, entre deux marrées hautes : écrire avec et contre le deuil préalable dont La Légende était frappée expérience ouvrant sur la pure perte du geste, mais aussi, comme telle, sur la reprise possible de cette perte même. Restituer Cendrars ? Je lai tenté, depuis une zone franche, un entre-deux : avec George Steiner (Après Babel), jai cru un moment partager lobstination à rendre ce poème à la culture et à la langue françaises dont il était issu, mais je savais la tentative vaine ; plus proche sans doute de " lépreuve de létranger " dont parle Antoine Berman, jai éprouvé littéralement cette étrangeté de La Légende , en acceptant de séjourner auprès de ces deux textes en mouvement : la version russe du poème qui, après tout, avait été la seule à avoir vu le texte français à lorigine, et la française que je devais forger, faire advenir depuis son inconnu, qui était aussi le mien. Comment allait-elle être modifiée, létrange figure de lauteur sa présence-absence et ses attributs (langue, signature, autorité) ? Dans quel type de relation auteur et traducteur allaient-ils devoir se reconnaître, puisquil en allait dune rencontre scellée autour dun manque la langue française de ce premier poème de Cendrars ? Enfin, comment appréhender le texte réécrit quelle pertinence donner à toutes nos hiérarchies : original/version, langue/parole, écrit/parlé, auteur/traducteur ? Cette expérience-là, si singulière, à quelles alternatives du geste même de la réécriture pouvait-elle rendre sensible ? Pourquoi écrire, sur la grève, puisque la mer emportera toujours lécrit ? De quelle version vouloir sauver la mise, si toute version nest plus de mise, dès que tracée ? Insoutenables, toutes ces lignes là, saisies, pouvaient se retourner sur moi, ou contre moi, me laissant pressentir langoisse du néant néant de ces paroles, prises, déprises. Paroles prises grâce à linvitation, mais paroles indues, nayant ni garantie, ni justification. Réécriture comme traduction, comme restitution heureuse des signes, ou réécriture comme une reprise faillible de tout geste décriture quelles en étaient les ouvertures, quels les périls ? Déprise, méprise, reprise La Légende de Novgorode a été écrite une première fois, en français, en 1907. Cendrars alias Frédéric Sauser a vingt ans. Il vient de rentrer en Suisse après un séjour de trois ans en Russie. Son journal intime contient des brouillons de lettres quil adresse à une jeune Russe Hélène Kleinmann quil aime, mais dont il vient dêtre séparé par la décision paternelle qui lenjoint de rentrer. Brutalement, à Berne, Freddy apprend la mort dHélène à Saint-Pétersbourg : elle a renversé la lampe à pétrole de sa chambre, et va bientôt mourir, brûlée vive. Le Journal de Freddy sinterrompt à ce jour, sur cinq lignes violentes commençant ainsi : " Je crache sur la beauté " La Légende de Novgorode dont les initiales LN sont lincrustation du nom dHélène est sans doute une uvre de circonstance (écrite dans lurgence de ce deuil), et aussi une lettre en souffrance (Freddy envoie le poème français, sans en garder quelque copie, à un ami russe l'énigmatique R.R. dont nous lisons les initiales sur la couverture de l'édition de 1907, et qui est son traducteur). Déprise : cest à la fois le sens du geste pour Freddy, mais aussi, aujourdhui, sa répercussion sur nous, pouvant tout aussi bien ouvrir la voie à une épreuve nouvelle, que confiner cette aventure dans le cul-de-sac où aiment sentasser nos vieilles certitudes. Il y aurait deux façons dappréhender lexpérience de ce poème : par une méprise (la méfiance non fondée, en réalité à légard de son authenticité, parti pris initial qui entraîne un désengagement, une fermeture à lexpérience même à laquelle il nous invite), ou par une reprise et cest ce que nous tenterons ici, survolant rapidement le travail de traduction lui-même, déjà évoqué dans deux autres articles 2, et louvrant à cette autre question, essentielle : cette épreuve de la réécriture, qua-t-elle engagé, et que peut-elle, aujourdhui, encore engager ? De lauteur, suspendons pour un instant le nom : cest bien Cendrars qui, toute sa vie durant, nous a parlé de ce premier titre français, sans que personne nen voie la couleur ; aujourdhui, cest bien Freddy Sauser qui signe la plaquette russe, mais qui peut dire, daprès le russe, si cest bien le style de Sauser-Cendrars ? La Légende , comme titre, appartient également à ces deux noms palimpsestes. Mais le texte du poème celui-là même que vous venez dentendre à qui devrions-nous lattribuer : au jeune homme inconnu qui le composa, au grand poète Cendrars qui jamais plus ne put revoir son texte, ou à tout autre traducteur français ou étranger qui transfigurerait le texte russe en quelque autre langue ? Comment appeler auteur de La Légende , celui qui est sans langue propre, et qui ne peut la garantir, comme uvre, que dans une traduction (la russe), ou dans une réécriture faite par un autre (la française) ? Quest-ce quun nom dauteur, si désormais sa signature (en langue originelle) ne signe pas ce qui sera dit " dans le texte " et qui minvite, dans un rapport à lui, à le re-dire avec lui, mais aussi à sa place ? Le Cendrars de La Légende nest pourtant pas un auteur anonyme : en minvitant à le reprendre, il ne se désengage pas, comme cest le cas, par exemple, de certaines tentatives contemporaines où lon voit circuler des uvres sans auteur, sans signature. Plutôt quexclusive de tout, La Légende est rassembleuse de voix, prêteuse autant que demandeuse de parole. En ceci, elle est très proche de la perspective de réflexion engagée par le tableau célèbre de Francis Picabia, Lil cacodylate (1921) : luvre reste bien la propriété du peintre, mais elle est entièrement faite des signatures apposées de ses amis, de dédicaces et de collages. Le nom dauteur se redessine alors, ouvert et accueillant, sans que cela lefface, tandis que sa figure, tout en rejetant son exclusive autorité, ne conserve pas moins son aura impérieuse. Entre parole et silence, que voulait dire sapprocher de cette parole disponible, que voulait dire accepter linvitation de Blaise Cendrars réécrire La Légende une Légende, ni entièrement sienne, ni entièrement à nous ? Réécriture toujours déjà désespérée à son commencement, poésie en flux et en reflux, bloc-notes magique, quelles certitudes cette enquête sur " la lettre " allait-elle menacer, reformuler ? Que risquions-nous, en nous portant responsables de cette parole illégitime ? Quinterrogeait une telle épreuve de la réécriture ? Nallait-elle pas nécessairement toucher aux certitudes de son geste fondateur lui-même ? Mes pas dans les siens, ou la réécriture comme traversée ? La langue française de La Légende ? Français langue étrangère. Toujours déjà dépossédée delle-même comme mienne, puisque abandonnée à lautre, pour être sienne, comme signée par lui. Désir honnête sans doute, mais plus sûrement désastre absence de lastre. Etrangère à elle-même, la langue française que je forgeais, était dans un non-lieu, sans fondement sinon lautorité de cette figure dauteur muette, ou sinon mon propre dire, mais dans une relation fantomatique (et pourtant si réelle) à lauteur. Ce que je navais pas moi-même la langue française, ma langue étrangère , je le lui ai donné : dans une cadence prolongée reprise en bouche de ce qui ne tardait pas à se voir biffer Reprise, encore, après lécrit, et dans lespoir secret que ce définitif ne cesse jamais de vouloir se réécrire. La langue manquante sétait demblée mue en parole disponible parole que je prenais et reprenais, écartelée entre la soif de la donner à lire, et cet inassouvi que je savais dessence lui revenir. Liberté extrême extrême inquiétude 3. Parole déléguée parole prise : à quel prix devenait-on responsable de cette parole écartelée ? Réécrire cétait comme accepter une traversée avec un inconnu : cur contre cur, jai voulu mapprocher de lui, de ce qui, au terme des lectures palpables, demeurait de lui, et qui venait à moi. Partant de la simple traduction, jétais sans cesse à la recherche du mot, de la cadence qui seraient ceux de Cendrars, mais dans une langue qui elle-même méchappait. Mes biffures étaient doubles biffure à cause de Cendrars, et biffure à cause de moi-même. Une double exigence me guidait celle de la langue française que je forgeais, en la pesant à la lecture, et cette autre qui, nourrie de la mémoire des lectures de Cendrars, cherchait les mots, mais plus encore tentait de recréer une cadence rythmique, des morsures syntaxiques. Pour trancher dans lhésitation des polysémies du russe et restituer le mot probable, javais parié sur limprégnation de ces lectures et la mémoire des uvres ultérieures 4. Mais une imprégnation de la cadence prosodique, par la lecture, était-elle possible ? Plus le poème se taisait, et plus il résonnait, dit et redit dans sa version en russe, et dans son impossible en français. Et plus Cendrars, celui des uvres ultérieures, me devenait présent : et, à force de le désirer, comme disait Barthes, " [javais] besoin de sa figure, comme il [avait] besoin de la mienne. " 5. Nous nous sommes rencontrés, lui et moi, sur un sol de sables mouvants. Relation dautant plus forte, quelle était scellée autour dun deuil étrange mutisme de la langue française, mais babillement, entre les langues, de toutes ces images en mouvement. Que savons-nous, au fond, de nos rencontres de lecture, de ce quelles engagent ou désengagent en nous, de ce quelles déposent, silencieuses plus réelles, parfois, que toutes ces entrevues que nous multiplions, de jour, de nuit, fébriles, afin de maintenir " leffet de réel " de nous-mêmes ? Ce qui nous reste dauthentique, au fond, dune rencontre nest-il pas là ? Ce qui se passe de mots, après les avoir longuement pesé et rejeté, mais se confirme en gestes : voir Peter Ibbetson, le geste réel de cette main, tendue vers lautre par delà ladite " réalité " et pourtant si sûrement, si simplement Une présence Ai-je donné une voix à Blaise Cendrars, ou lai-je effacé ? Et lui, présent dautant plus fortement que, par sa langue, il ne létait plus, ne me biffait-il pas, aussi, de son surcroît dautorité muette, pesante ? Lautorité dun nom Javais cherché les mots cest une cadence qui sétait imposée à moi. Non, ce nétait pas une lettre que je pouvais donner, cétait seulement une voix, et ce nétait même pas sûr que cétait moi seule qui la donnais. Echos sonores, allitérations et assonances advenaient, comme par eux-mêmes, dans lespace de la diction que je leur accordais comme si, de les relire, cela les faisait vivre. Quelle meilleure preuve, au demeurant, de ce que ce poème nétait pas un faux pas une version russe composée par un faussaire génial 6 ? Seule la pulsation de la trace évanouie nous donne, de cette réécriture, la portée réelle une parole qui passe, qui vous traverse, heureuse de votre faculté de loublier en tant que lettre : limprimé sestompe dans limpression de la lecture, le texte réécrit est moins un résultat final que son abdication, et dans la prolongée absence des caractères, le caractère seul, comme une musique, est trace évanescente de cette traversée. Entre don et abandon : la réécriture comme invention Entre parole et silence, réinventer Cendrars en quoi ceci différait-il dune entreprise de traduction ? La réécriture de La Légende , en vérité, est déviante par rapport à toute autre situation de traduction dans laquelle nous avons : un support premier, stable, quest le texte original, correspondant à un nom dauteur (fût-il parfois incertain voir le " pseudo Longin ") et à sa signature, visible dès la couverture, faisant preuve dautorité, de responsabilité. Dès lors, tous les discours relatifs aux manières de traduire, se définissent par rapport à ce " texte-source ", qui sert de référence aussi bien pour mesurer lécart des traductions dites " belles infidèles ", que la fausse proximité, prônée par les soi-disant " traducteurs fidèles ", qui confinent bien souvent en translateurs serviles de mots de dictionnaire. Langue, nom dauteur et signature confèrent lauthenticité au texte original, et, partant, définissent toute traduction " ordinaire " 7 autour du support stable du texte-source, face auquel le texte en langue darrivée trouve toujours sa justification, et cela quels que soient les choix du traducteur. Quil soit effacé ou trop présent, ou quil soit juste-ce-quil-faut (perle rare !), le traducteur se veut toujours " un passeur " : la position instable, certes, du migrateur, mais le tracé duquel pourra toujours être évalué depuis un sol ferme quil laméliore, le respecte, ou le gâche Il y a, dautre part, dans toute traduction, une consécration de lobjet achevé, imprimé, donné à lire par les soins du traducteur, et assurant à celui-ci, par un juste retour des choses, une retombée. Entre un tel traducteur, sa traduction et le texte originel, la relation est celle de léchange gratifiant quelque chose qui laisse pressentir quun Jaccottet, traduisant Rilke, joint et son nom et sa traduction au nom et aux poèmes rilkéens, et quil peut à tout instant se référer, pour justifier dun choix, à tel ou tel vers du poète. Don contre don, léchange entre traducteur et créateur est à double sens. Mais cette mesure pour mesure nest-elle pas ainsi comparable à ce que Blanchot appelait un " don sans don ", " le don par lequel on oblige celui qui le reçoit à rendre un surplus de pouvoir ou de prestige à celui qui donne ainsi, on ne donne jamais. " ? Bien que sortis de leur contexte, ces mots distinguent très pertinemment léchange de dons que représente une traduction, de labandon quexige la restitution de ce poème de Cendrars : la relation intime et inquiétante change de nature, se fait don sans retour, " don qui est abandon, poursuit Blanchot, et qui voue lêtre abandonné à perdre sans esprit de retour, sans calcul et sans sauvegarde jusquà son être qui donne : doù lexigence dinfini qui est dans le silence de labandon. " 8 . Il va sans dire que cette situation sans situation concerne également les deux côtés qui sy engagent : nul texte-source dans le cas de La Légende , et donc nul sol stable pour le texte réécrit, nulle retombée pour qui entreprendrait de réécrire. Nulle référence à un support original, à lépreuve duquel légitimer le texte nouveau : ici, cest bien la même chose que lon reprend, mais on la reprend sans quelle soit là, dans la certitude même de son absence. La Légende , cas particulier (bien que non isolé) de la littérature française9, invalide lhiérarchie original/version, au profit dune égalité, plus inquiétante : des versions originales se regardent, aucune naffirmant ni ninfirmant lautre Ces versions originales nont pas à être " fidèles " ou " infidèles " (pas de " modèle ") : mais elles ont pour seule mesure et par delà lincertitude de toute version le no mans land de lentre-deux des langues, et, partant, la zone franche de toute langue. Deux versions originales liées dans leur perte fondamentale perte qui est précisément leur fondement. A côtoyer ainsi lévanescence, ne sommes-nous pas au cur de ce passage que Jean-Bertrand Pontalis avait saisi dans ces paroles " transformer la perte en absence. " ? Conduire lépreuve de la réécriture à son point limite où lincertain lui-même la fonde en certitude, nest-ce pas donner logement à linquiétude, non plus comme force médusant laction, mais comme tension apprivoisée toujours ré-initiant son propre geste ? Per via di porre, per via di levare Cest François Gantheret qui rappelle, dans Incertitude dEros (en reprenant la référence à Freud lui-même 10), la distinction que Léonard de Vinci faisait entre le travail du peintre et celui du sculpteur. Le peintre, avait-il dit, procède per via di porre technique consistant à appliquer des touches sur la surface, alors que le sculpteur, lui, per via di levare, cest-à-dire " en enlevant à la pierre brute tout ce qui recouvre la surface de la statue quelle contient. ". La statue est dans la pierre : voir Rodin, et les figures qui quittent à peine la matière brute dont elles se dégagent pourtant ! Certes, ce travail-là du sculpteur nétait pas sans rappeler celui que réclamait notre Légende : réinvention de la masse de pierre, révélation de la matière brute à lintérieur de laquelle la sculpture était contenue. Dailleurs, cette certitude que la statue est dans la pierre, navait-elle pas de quoi nous rassurer, nous consoler face à la perte de la lettre ? Alors, pourquoi cette inquiétude persistait ? Ne le savions-nous pas (quelles vieilles lunes !) quune langue, même originale, ne serait jamais la langue originelle qui viendrait tout subsumer, cause première ou dernière parole de nos tumultes inavoués ? Et si la vacuité du geste, on la connaissait (jamais le mot ne nous rendra la chose), lavait-on oubliée, lancés dans la poursuite dune lettre en cavale ? Entre parole et silence, celui qui se prendrait au jeu de redire cette Légende, naurait-il pas à affronter lépreuve du blanc un blanc premier et dernier, blanc présidant et escortant tout commencement, un blanc définitif ? Séjourner auprès de ce poème, ne nous mettait-il pas en pure présence de notre propre " intime étranger " - version de linquiétante étrangeté où nous voyions soudain sincarner la chose familière que nous tenions dissimulée ? Mais en quoi donc cette liberté de linvention était-elle inquiétante ? Etait-ce à cause de linvention elle-même, ou à cause de linvention (en lieu et place) de lautre ? Simultanément nécessaire et contingente, la réécriture était invitation à occuper la place vacante, mais interdiction de séjour en elle. Auprès de cette incertitude absolue, pouvait-on perdre soi-même tout fondement qui présidait au geste de la reprise ? A quoi bon réécrire, si toute réécriture ne serait quune nouvelle épreuve sans preuves ? On pouvait alors, tout aussi bien, laisser tomber. Cesser décrire, se laisser vaincre par la gratuité du geste cétait donc à portée de main. Lincertitude de la langue de toute langue confinait aisément à un " à quoi bon " fondamental, qui engageait non seulement ce poème, mais la possibilité même de poème, et, partant, la littérature elle-même. Ce deuil se répandait, égal, dans un amont et un aval sans apaisement, pure perte de la chose réécrite perte, nayant dautre visage que la mort. Car le deuil, certain, pour cette réécriture, convoquait la certitude de tout autre deuil à venir. " Cest pour celui qui ne triche pas que le jeu est véritablement dangereux. " Expérience intime, inversée, inquiète, cest à linédit que La Légende de Novgorode confronte celui qui se prendrait au jeu. Elle engage, dans son impossible achèvement, les deux versants de la réécriture : le désir et le désastre, tous deux mêlés dans leur étymologie embrassée ce constat où " lastre fait défaut " 11. Au seuil même de linvitation dauteur, il y avait aussi le péril du jeu : une errance fondamentale, à présent concrétisée, certaine, actualisée. " Cest pour celui qui ne triche pas que le jeu est véritablement dangereux. ", dit dans lun de ses cahiers le peintre Picabia, en 1923. Se prendre au jeu vraiment sy engager : cétait la condition pour éprouver, dans lexpérience de la restitution de La Légende, combien elle autorisait et interdisait tout à la fois la rencontre, combien lon pouvait se sentir, à la fois, un invité et un intrus. Sous le nom dexpérience de La Légende , comprenons, tout à la fois, le processus de la réécriture et la mise à lépreuve de son résultat la version française, une fois " fixée " sur le papier. Pareil au texte réécrit lui-même, le travail de la réécriture lui-même était, simultanément, couvert et dénudé. Obscurément, je pressentais le lieu où le langage se défaisait, où la parole de la reprise sûre et certaine encore hier pouvait soudain filer, se dérober. Mais alors, toute version pouvait donc être épuisée ? Elle le pouvait Réitérer le geste, bien que la version retourne à son abîme parole toujours en deuil dun port dattache : je ne faisais pas " du Cendrars ", jétais avec, et dans lembarcation toute vacillante nulle langue, toutes les langues me voilà rendue sensible à toutes ces figures dartistes ayant été aux voisinages dune langue en péril langue décriture, de musique ou de peinture. Quelle est la force qui nous motive à reprendre lécrit ? La réécriture, on croit quelle a les certitudes de la reprise : or, nest-elle pas reprise en main de labsence ? Elle ne rend pas présente une absence, mais elle lactualise, en tant quabsence (voir Blanchot, parfois Mallarmé). La particule " ré- " semble postuler un déjà là, incontestable : certitude du recommencement. Or, appliquée à La Légende , cette même particule ouvre à son impensé, à ce qui reste dimpermanent, de menacé dans tout geste de réécriture : quelle pouvait aussi bien ne pas être, ou que, même en étant accomplie, elle navait pas de raison dêtre. En amont, comme en aval, un double désengagement, un jeu à somme nulle. Une défaillance du geste de la reprise, est-elle envisageable ? Sommes nous certains que, de réécrire, nous en aurons toujours la volonté, que cela vaudra toujours la peine ? Entre désir et désastre, il y aurait-il, aussi bien, la volonté de reprendre que sa défaillance ? Le passage à lacte de lécriture peut-il basculer, un jour, en un passage à lacte définitif ? Non plus, comme le faisait Blanchot, aux voisinages de Kafka, " écrire pour périr paisiblement ", mais au contraire périr pour navoir pas pu réécrire. Si nous posions que le geste réitéré de lécriture, tant quil sexerce, est un fil relayant à la vie, que se passe-t-il lorsque des écrivains, des peintres, des musiciens, cessent de laccomplir et se suicident ? Quel ressort se casse-t-il alors ? Prenons Van Gogh, Nerval, Schumann, Nicolas de Staël, Celan, Tsvétaéva, Pavese qui lâchent la plume ou le pinceau quhier encore, ils tenaient, et disparaissent dans labîme ? Le combat, on le voit, est de vie et de mort. Tant quil exerce, lartiste sait cette part de manque initial qui fondera toujours son geste : réitérer, cest retrouver le face à face avec ce qui, en se disant, pourrait tout aussi bien ne pas se dire : cest Giacometti, remodelant sans relâche ses figurines, craignant que, achevées, laissées en repos, elles ne viennent à simmobiliser dans la mort Visage du désir, mais visage du désastre, ce travail du deuil est inhérent à lart, par lexercice duquel ce qui est perdu perd à son tour sa valeur négative dévastatrice, et devient apte au passage : la perte, maintenue dans le regard, est côtoyée en tant quabsence. Dune même situation celle de " létranger dans la maison " - le geste de la réécriture peut témoigner différemment : sil persiste, nous sommes sur le versant heureux de labsence toujours apprivoisée, appelée, séduite, telle que la décrit Pontalis 12 : Pour entendre, pour dire, il faut tout à la fois que limage, dans sa présence obnubilante, sefface et quelle demeure dans son absence. Linvisible nest pas la négation du visible : il est en lui, il le hante, il est son horizon et son commencement. Quand la perte est dans la vue, elle cesse dêtre un deuil sans fin. ; mais sil cesse, nous sommes peut-être en train de faire lexpérience même de linhospitalier qui, pour avoir été tenu dans lombre, surgit en la demeure-même qui lavait refusé lintrusion de létrangeté radicale, non plus invitée comme partie exploitable du familier, mais comme sa destruction intégrale. Le propre naccueille pas létranger, il en est envahi, dépossédé. Labsence, toujours reprise en écrivant, retombe alors dans son " mauvais " ersatz la mort, réelle, sans rémission. Nest-ce pas Van Gogh lui-même qui avait éprouvé les deux versants de la reprise : lui qui, en travaillant sa toile, appelait ce geste une " mélancolie active ", na-t-il pas moins sombré dans le " deuil sans fin " dont parle J.-B. Pontalis ? La perte, dès cet instant, est ressortie du champ de la vue, elle uvre dans son invisible, soppose au visible en lannulant, en le dévaluant. Que nous lie, en tant quhommes, aux signes et aux lignes que nous traçons ? Léchec de la reprise symbolique, conduirait-il à un passage à lacte " pour de vrai " passage et chute dans le réel même de ce que lécriture prenait en charge, et qui était la mort ? La mort aurait été donc seulement différée, par la reprise de lécriture, et non pas tempérée, apprivoisée, comme chez Blanchot ? Redire la mort, est-ce encore ce qui nous lie, relie à notre vie écrite ? Ne plus redire cette mort, ne plus toucher la plume, le pinceau nous précipite-t-il à vouloir la vivre, à la vouloir comme vraie, plus vraie que celle que nous venions de quitter, en bas de page ou au milieu dune toile ? Interrogé par le destin de ces figures, lenjeu de la réécriture se dessinait : labdication de la vie, la vraie, la réelle, venait à lheure où réécrire sinterrompait Pour une éthique de la déprise revisitée Lettre en souffrance, La Légende le restera, car il y aurait un deuil à faire, pour le lecteur français, sil désirait retrouver sa lettre originelle. Mais, dans cette perte imminente, que nous rappelle-t-elle dauthentique, à quel changement de perspective nous invite-t-elle ? Quelle est la face autre de cette brisure consentie ? Jouer le jeu, cest accepter dêtre emporté dans un changement de vue mouvement qui nous demande de partager une inquiétude, de nous départager nous-mêmes, si nous sommes trop enracinés dans notre langue, et de la voir, cette langue, se dépayser. Réécrire, aujourdhui, La Légende cest aussi lui reconnaître une voix actuelle, la lire aujourdhui contemporaine à sa réinvention, récusant tout terrorisme de la pensée unique, dune langue fermée sur elle-même, dune lecture pusillanime de tous nos événements (littéraires, mais pourquoi pas aussi politiques et religieux, souvent clos sur eux-mêmes, assombris dans lassertion, lorsquils saccrochent, tueurs, à quelque lettre pantelante). Vénérer une langue nationale et sans louvrir à ce quelle a détranger , se courber devant une lettre (fût-elle biblique) : nest-ce pas déjà se retrouver, masse massive, à milles lieues de ce qui fait notre humanité ? Lire, aujourdhui, La Légende cest refuser tout ce qui, dans lappréhension de létranger, confine à lannexion ou à lexclusion (Meschonnic 13) : dans lexpérience de létranger dans la maison, nous éprouvons (et à la lettre dans son absence, précisément) linstant où la littérature se redécouvre, plutôt fragile que forte, en véritable " science humaine " (voir Savoirs et littérature). Rendus sensibles à cette perte imminente, nous pouvons y lire toute une éthique comparatiste mais aussi, et plus généralement, une éthique de laccueil, connectant la pratique de la littérature à la pratique analytique, toutes deux aux voisinages de létrangeté. Sil y avait une profession de foi, elle ne pourrait se dire quen seffaçant, comme dans ces quelques mots et fermes, et délicats de Pontalis 14 : Tout me détourne de la croyance, de ladhésion à une cause, à une doctrine, à un discours qui prétend dicter des lois, faire autorité, le discours politique nétant quun modèle du genre. Je tiens pour suspecte une pensée qui, tout en se défendant, a réponse à tout et tient à lécart sa propre incertitude. Apparue récemment, cest bien aujourdhui que La Légende nous invite à la lire et non pas, seulement, réinsérée dans lhistoire littéraire de 1907 15. La lire, dans toutes ses versions originales à venir, cest accepter, sans froncer les sourcils, quun bout de " patrimoine national français " ait pu être sauvegardé grâce à une langue étrangère. Russe, française, bulgare, allemande, que sais-je toute langue étrangère ouvrirait à ce poème sa coquille de beauté propre, et, par ce don, le réintégrerait (aussi bien, ou aussi peu) comme une réécriture toujours mouvante dun Cendrars privé de langue, mais combien plus riche en langues, en langues toutes étrangères ? Langue sauvée, ou langue menacée, celle de La Légende réécrite nous fait participer à sa fragilité : toujours elle échappera à nos histoires littéraires, tant quelles ne prennent pas en compte sa diversité, son différend, sa différence. " Le poème, disait Char, est lamour réalisé dun désir demeuré désir. ". Ainsi de La Légende qui se soutient de son absence, se définit dans son mouvement, et, dans loubli de ce que nous venons dentendre, là revoici brume et bruine dans léphémère dune parole qui nous la restitue. Plus encore quun poème, La Légende nest-elle pas comme ces objets poétiques en soi, dont parlait Gantheret 16 : " porteurs dautre chose queux-mêmes, et portés par autre chose, dans lentrelacs du désir. "? La lettre, à linstant de sa disparition et dans son assomption en signifiant, en parole vive : sans doute est-ce là la seule réécriture authentique de ce poème, celle qui estompe la défaillance de limprimé dans limpression vivifiante de la lecture. Evanescence de cette nouvelle trace, fortunée, venue relayer la dette du tracé : Lecture de la séquence finale de La Légende de Novgorode : Je
passe des heures à regarder par la vitre nocturne, brûlante
de sueur. Lioubov SÁVOVA > début de l'article > auteur Johan
Faerber "Il faut des yeux sur les yeux mêmes, des yeux pour regarder comment ils regardent."1. Il sagit là dune recommandation adressée à son homme de cour par le jésuite espagnol du XVIIe siècle, Baltasar Gracian. Ce conseil résonne et paraît pouvoir se poser comme une possible définition plus large de lensemble dun âge qui sétend selon Jean Rousset de 1580 à 1660, âge épris de miroitement, de réflexivité, de mouvement et dinfinitude que lhistoire littéraire a fini par nommer "baroque". Mais cet avis donné à lhonnête homme paraît également devoir désigner et rendre compte de la pratique scripturale dun certain second demi-siècle, celui qui a redécouvert le Baroque historique, le demi-siècle du Nouveau Roman. Il semblerait à y regarder de plus près que les deux âges se réverbèrent et se répondent, que lun ne va pas sans lautre, et en définitive, que lun écrit, et réécrit lautre. A ce titre, le Baroque historique paraît être comme une réécriture double, dédoublée, et redoublée du Baroque néologique et néo-romanesque, comme si la diachronie sécrivait dans un mouvement de palindrome et de métathèse par lequel, à la manière dun Pierre Ménard, le néo-baroque serait la condition sine qua non de lâge baroque, et non le contraire voire linverse. Dans cette perspective, tenant le Nouveau Roman comme une réécriture du Baroque que réécrirait le Nouveau Roman, il peut être fécond dinterroger dans le texte néo-romanesque cette pratique de la réécriture dont il a largement contribué à fonder le succès et qui peut apparaître comme un de ses critères narratifs distinctifs. De fait, semble sélaborer ce quil conviendrait de nommer une écriture au carré, une écriture sur lécriture qui se prend à sobserver, à se répéter : la répétition étant pour Lacan lidentité même de lart baroque qui ne cesse de sécrier : "Encore !"2. Lécriture devient un geste au carré par lequel lart décrire interroge dans sa réitération et sa répétition la capacité de son faire mais surtout de son dire. Il ne sagit pas là cependant dun geste carcéral autotélique, où lécriture serait à elle-même son telos dans un formalisme pointant un Art pour lArt ricardolien somme toute. Il sagirait bien plutôt dinterroger la capacité de lécriture à dire le monde et un réel devenu problématique et évanescent après leffondrement des Savoirs et un homme relégué dans une excentration. Selon un mot de Claude Ollier, le langage est rejeté dans lobscuration : la transparence entre lhomme, les mots et les choses a cessé dimprimer au langage un rapport idéal déquation et dadéquation au cosmos. : "les mots se sont comme retirés des choses, des visages, de lespace même, des bruits"3. Le moment serait donc devenu, comme le suggérait Foucault 4, dassigner à lécriture et à la réécriture une portée ontologique par laquelle lhomme cherche à réinvestir la parole dune capacité à cerner son rapport cosmologique. Le texte néo-romanesque proclame bien un désir de supplémentation, un encore mais qui tend vers une mise en corps du récit vers la chair du langage, sa sensibilité, et son acuité ontique. Encore et en corps, cest ainsi interroger la spirale de lalongeail, la labilité du texte disert, et le mouvement qui va du durchkomponiert au récit objectile, autant de mouvements qui scellent la réécriture comme modalité décriture même du Nouveau Roman . 1. La spirale de lalongeail Le premier visage de lécriture au carré qui sattache à elle-même, est celui de la spirale de lalongeail, ou comment lécriture se fait réécriture par un système de renvois internes au récit lui-même. La disposition et lagencement narratifs dun certain nombre de récits néo-romanesques reflètent aussi et ainsi, à leur manière et dans leur matière, le souci généralisé de cette puissance au double de lécriture. A linstar dune ontologie qui obéissait à une rhétorique de laltérité et à une mathématique des moitiés leibnizienne, se tisse, effectivement, entre certaines scènes un certain nombre déchos et de parallèles comme si les scènes se doublaient, se dédoublaient et se redoublaient elles-mêmes. Le texte néo-romanesque déploie ainsi une sui-référentialité proprement narrative par laquelle les passages dressent entre eux des symétries quindiquent leurs réécritures successives. Cette écriture sur lécriture prend une résonance particulière et flagrante chez un auteur comme Alain Robbe-Grillet. Suivant le titre de son dernier roman paru, sa pratique scripturale paraît répondre au souci de la reprise. Des Gommes jusquà La Reprise, en effet, les récits robbe-grilletiens ne cessent de proposer de se re-prendre, de se reprendre à nouveau et de multiplier des reprises deux-mêmes. Loin de prétendre être uniquement de simples répétitions, ces reprises participent dun souci de la réécriture que connaissait déjà à laube de lâge baroque au travers des Essais de Montaigne. Au coeur de la reprise robbe-grilletienne, se laisserait ainsi peut-être entendre une résonance et un retour de la pratique montanienne de lalongeail tel que lessayiste bordelais la désigne de la manière suivante, pratique par laquelle lécriture sessaye à elle-même : "Laisse, lecteur, courir encore ce coup dessai et ce troisième alongeail du reste des pièces de ma peinture. Jajoute, mais je ne corrige pas."5. Chaque phrase ajoutée se présente pour Montaigne comme, dit-il, "un emblème du supernuméraire" 6, synonyme de lencore baroque. Il en est de même pour Robbe-Grillet dont le supernuméraire de la reprise augmente le chiffre dun texte quon ne finit jamais de déchiffrer et de défricher. Il nest quà considérer ce procédé dune écriture qui ne cesse de se réécrire dans La Reprise elle-même. Réécriture de la réécriture puisquil sagit dune réécriture des Gommes qui réécrivaient Oedipe roi qui lui-même réécrivait plus largement le mythe dOedipe, La Reprise propose dès sa phrase douverture un retour sur une reprise : "Ici, donc, je reprends et je résume." 7. Cette formule se retourne sur elle-même puisquil sagit dune reprise intertextuelle dune phrase déjà apparue sous la plume du narrateur de La Maison de rendez-vous. Lui aussi écrivait : "Je reprends et je résume." 8. Tout se fonde ici, à la naissance même du texte dans son incipit sur une renaissance : lécriture est, dès son inassignable origine, toujours-déjà répétition de ce qui a été répété dans un miroitement sans fin. A ce titre, il convient de revenir sur le syntagme même par lequel souvre dans Un régicide, loeuvre de Robbe-Grillet, syntagme qui refuse tout commencement, à savoir "Une fois de plus". Cet "une fois de plus", formule même du supernuméraire et de lencore baroques, commande dans Un régicide même une description de lélément marin qui ne cessera dès lors de hanter les phrases robbe-grilletiennes. Sans cesse reprise encore et encore, cette description qui présente "au bord de la mer, à la tombée du jour, une étendue de sable fin coupée de rochers et de trous, quil faut traverser, avec de leau parfois jusquà la taille" 9, est réécrite dans Le Voyeur ou encore dans Souvenirs du triangle dor, image du va-et-vient à linstar du ressac quelle dépeint. Comme par un nouvel effet et effort de réverbération, ces eaux en mouvement, si chères, on le sait depuis Jean Rousset, à la poésie baroque, dessinent un texte happé par le même souci du mouvement et du miroitement qui comme chez DUrfé connaît cet écoulement aquatique perpétuel de "londe dessus londe"10, devenant ici celui de la phrase dessus la phrase. Le Perpetuum Mobile cosmologique de la mer prête ses qualités au récit : les passages deviennent autant de vagues successives qui reviennent et qui sont à la fois mêmes et à la fois autres. A linstar du ruisseau décrit par Saint-Amant, "Ruisseau qui cours après toy-mesme, / Et qui te fuis toy-mesme aussi" 11, le récit robbe-grilletien dispose des ondes mobiles qui ne se meuvent quen différant lune de lautre dans une ressemblance contradictoire. Ainsi dans les Romanesques qui se proposent de réécrire elles-mêmes les précédentes oeuvres de Robbe-Grillet, en les renversant et en les reversant dans lespace autobiographique, la description dune plante va et vient comme une vague qui pousse la vague. Elle figure tout dabord sur une ancienne photographie représentant la mère de Robbe-Grillet avant la première guerre mondiale : " [...] dans langle inférieur gauche du cadrage - il y a une plante sauvage à fleurs blanches dont jignore lespèce, le genre, et même la famille. Elle est pourtant bien visible, tout à fait sur le devant et parfaitement au point. Linflorescence (trois tiges groupées, partant du sol en faisceau) ressemble à celle du muguet, mais cinq à six plus grande; et les feuilles en rosette, tout autour, sont larges et molles, fortement lobées, avec une nervure centrale bien reconnaissable, attestant en tout cas lappartenance à la classe des dicotylèdones." 12. Cette plante, à quelques détails près, reparaît réécrite quelques pages plus loin dans une toute autre description, celle dun tableau symboliste appendu sur le mur en face du bureau de Robbe-Grillet. Sarticule là une oscillation entre mêmeté et ipséité. Il est dit de ce tableau que "tout en bas, dans langle inférieur gauche, une plante sauvage en fleurs a été peinte avec le même souci de précision que lensemble du tableau. Peut-être sagit-il, cependant, dune espèce imaginaire, ou bien qui pousserait seulement dans de lointaines et inaccessibles contrées où je naurais pas herborisé jusquà présent ?Les hampes florales, dont trois tiges semblables [...] sont groupées en un faisceau serré partant du coeur font penser à celle de lasphodèle commune, bien que les clochettes soient ici dune éclatante blancheur." 13. Le texte dans ses méandres devient alors semblable à une eau miroitante intrinsèque au Baroque : il devient ce miroir qui revient du titre du premier volume de cette trilogie autobiographique. Sapprochant du "miroir qui coule" ou encore du "miroir flottant" 14 dun Saint-Amant, Robbe-Grillet construit ses romans en miroir, en jeu de réflexions. Auteur dun ensemble de trois nouvelles rangées sous le titre de "Trois visions réfléchies" 15, Robbe-Grillet organise ses scènes comme une série de visions fléchies et infléchies qui engage une relation spéculaire. Un tel jeu de miroirs, empruntant encore à celui qui hante les ballets de cour au XVIIe siècle, paraît se dessiner avec le plus de force dans un roman tel que La Jalousie. Chaque épisode dispose de son propre reflet et assure, par sa réécriture constante, la dynamique narrative même qui repose sur la singulation dune itération et dune réitération généralisées. Cest le cas du célèbre épisode de la scutigère tuée par Franck, épisode décliné dans un mouvement répété de reflets où, par exemple, "la bête incurve son corps et se met à descendre en biais vers le sol, de toute la vitesse de ses longues pattes, tandis que la serviette en boule sabat, plus rapide encore." 16. Passage qui se réverbère de la façon suivante quelques pages plus loin : "Franck, sans dire mot, se relève, prend sa serviette ; il la roule en bouchon, tout en sapprochant à pas feutrés, écrase la bête contre le mur." 17. Ce miroitement au carré des visions infléchies est relayé et lui-même réfléchi, réécrit dans ses miroirs sphériques mis en abyme que sont le roman africain que lit A... fait de "variations très nombreuses ; les variantes des variantes encore plus" 18, ou le poème indigène qui se fait entendre, poème fait lui-même de "répétitions, dinfimes variantes, de coupures, de retours en arrière" 19. Mais ce vers quoi convergent cette reprise comme alongeail, ces eaux miroitantes du texte, cest le souci dans lécriture au carré, et que permet incidemment la réécriture, déchapper à toute fixité. De telles figures engagent la pratique scripturale dans un mouvement qui autorise la possibilité même du dire, car, ainsi que le suggère Montaigne, ce qui prime dans la technique de lalongeail, cest reprendre ce que lon dit non pour corriger, car, indique-t-il, "Au demeurant, je ne corrige point mes premières imaginations par les secondes; oui, à laventure quelque mot, mais pour diversifier, non pour ôter." 20. Ce divers et cette variété que la supplémentation baroque appelle paraît culminer comme au XVIIe siècle chez Robbe-Grillet dans la figure de la spirale qui elle-même reprend et réécrit les figures précédentes. Quil suffise de se reporter ici à ce qui se déploie avec le plus dévidence dans un roman tel que Dans le labyrinthe. Demblée se marque dans lincipit, à une micro-échelle, une écriture au carré qui, encore et encore, se reprend, flue et reflue, sallonge et miroite. Ces parallélismes dune narration qui se renvide sur elle-même sorganisent autour du retour saillant de ladverbe "dehors" comme suit : "Dehors il pleut, dehors on marche sous la pluie en courbant la tête, [...] dehors il fait froid, le vent souffle entre les branches noires dénudées ; le vent souffle dans les feuilles, entraînant les rameaux entiers dans un balancement, dans un balancement, balancement, qui projette son ombre sur le crépi blanc. Dehors il y a du soleil [...]" 21. Le récit choisit de se dérouler en senroulant en des phrases faites de révolutions et dinvolutions comme celle-ci encore : "Dehors il neige. Dehors il a neigé, il neigeait, dehors il neige." 22. Les mêmes mots se reproduisent et se disséminent dun paragraphe à lautre. De la sorte, la phrase "dehors on marche sous la pluie en courbant la tête, sabritant les yeux dune main tout en regardant quand même devant soi" 23 va se retourner sur elle-même peu après. Tel Montaigne, dune certaine manière, qui constatait que son livre "se reverse en soi" 24, cette phrase se reverse plus loin ainsi en proposant limage même de ce reversement en quelque sorte, comme si elle réécrivait ce qui se réécrit : "On marche en courbant un peu plus la tête, en appliquant davantage sur le front la main qui protège les yeux, laissant tout juste apercevoir quelques centimètres de sol devant les pieds, quelques centimètres de grisaille où les pieds lun après lautre apparaissent, et se retirent en arrière, lun après lautre, alternativement." 25. La narration ne décrit là en aucun cas un cercle qui métaphorise, pour lesprit baroquisant, larchétype de la perfection auquel le dit esprit ne veut et ne peut plus prétendre. Les reprises de termes empruntent bien plutôt au modèle de la spirale que le texte dans sa constante supplémentation, dans son goût pour le supernuméraire met lui-même en exergue dans un nouveau miroitement, ou une nouvelle spirale sans fin. La spirale et ses variantes exprimées par les formes tourbillonnantes se signalent au milieu de ces essaims de termes enroulés. Lécriture au carré se met elle-même en scène sous la figure du vent qui "dessine des parallèles, des fourches, des spirales"26. Image elle-même reprise et développée en spirale tel un motif tout au long du récit comme suit à nouveau : "Le vent chasse sur lasphalte sombre du trottoir les fins cristaux secs, qui se déposent après chaque rafale en lignes blanches, parallèles, fourches, spirales, disloquées aussitôt, reprises aussitôt dans les tourbillons chassés au ras du sol, puis figés de nouveau recomposant de nouvelles spirales, volutes, ondulations fourchues, arabesques mouvantes aussitôt disloquées."27. Partageant déjà avec Piranèse ce goût baroque pour les couloirs labyrinthiques, ce roman réaffirme cette généalogie par la multiplication des spirales qui hante plus largement limaginaire dun certain XVIIe siècle. Une telle prédilection pour le tourbillonnant transparaît dans ces vers de Crashaw sur la bulle de savon : "Sphère tournoyante, / Corps ivre de mille couleurs, / Déesse volatile / Soulevée dun élan charmant, / Tournoyant incertaine, / Se poursuivant elle-même / En une fuite dansante et hésitante..." 28. Le poète est alors comme Robbe-Grillet fidèle à cette attirance baroque pour, selon Rousset, "linstabilité dun équilibre en voie de se défaire pour se refaire, de surfaces qui se gonflent ou se rompent, des formes évanescentes , de courbes et de spirales"29. La variété chez lauteur de Glissements progressifs du plaisir de lécriture au carré de la spirale, de la "progression coupée de boucles et de tourbillons"30 signale comme dans le Baroque ce refus des tracés linéaires, et ce souci de la multiplication de points de vue pour dire une réalité devenue ondoyante, qui tournoie pour mieux se poursuivre sans paraître jamais pouvoir se rattraper. 2. La labilité du texte disert Cependant, cette spirale robbe-grilletienne de lalongeail nest quun visage parmi dautres que prend la réécriture, lécriture au carré au sein du Nouveau Roman. Si lalongeail montanien coïncide avec la reprise robbe-grilletienne dans son souci dajouter sans ôter, de préciser sans corriger, tel nest pas exactement le cas de Claude Simon dans sa pratique de lencore baroque. Sopère chez lauteur des Corps conducteurs une circulation de la parole qui nest en rien cependant une circularité de celle-ci. Le dire simonien nen vient pas à redire pour répéter dans la synonymie et lidentité tautologique. Réécrire ne revient pas à ajouter mais bien plutôt dans un geste paradoxal que pratiquait déjà lâge baroque à retrancher, à corriger pour préciser. Même si lexpansion se révèle dans un cas comme dans lautre la conséquence inéluctable, la parole simonienne choisit de dessiner une écriture au carré qui ne prétend pas à lencore plus mais à lencore moins ou lencore mieux à la manière de ce qui se suggérait à lorée du XVIIe siècle qui posait un paradoxe voisin à travers par exemple LEpithame de Jean Saint-Samson. Se pose déjà la question de dire tout en ne disant pas et de dire lineffable, ce qui provoque une infinie parole de lineffable même si les prégoratives discursives sont loin dêtre semblables entre les deux auteurs et les deux siècles : " [...] en notre commun repos et jouissance deux-mêmes ineffablement ineffables [...] ah ! je deffaux totalement ! Ah ! je nen puis plus et expire damour [...] en amour par dessus amour, en repos et fruition par dessus le repos et le fruittion, en simplicité par dessus la simplicité ineffablement ineffable, en lineffable par dessus lineffable [...]" 31. Se dit là une parole qui ne cesse de revenir sur elle-même qui sétend comme celle de Simon sur plusieurs pages faute de pouvoir sarrêter comme Georges dans LHerbe en fait lexpérience, lui qui propose une image éclairante de ce retournement du retournement : " [...] les paroles se détachant de ses lèvres, restant comme la fumée suspendues au-devant de ses lèvres, une boule grise roulant sur elle-même, les sons prononcés, les mots roulant les uns sur les autres, cest-à-dire montrant leurs diverses faces, leurs diverses combinaisons - ce pourquoi lon dit sans doute"tourner et retourner des paroles" 32. Ainsi, les récits de Claude Simon accomplissent ce mouvement de tourner sept fois leur langue dans leur bouche mais de continuer à parler, faute de mieux, durant ce même temps. Du Vent jusquau Tramway en passant par Histoire, lécriture au carré, dune écriture qui ne cesse décrire sur elle, décrire à sa propre suite pour seffacer en proposant autre chose, cette écriture au carré, donc, procède de ce même divorce foucaldien aperçu déjà plus haut, entre les mots et les choses. Ici comme là, chez Simon comme chez Saint-Samson, "la profonde appartenance du langage et du monde se trouve défaite. Le primat de lécriture se trouve suspendu. Disparaît alors cette couche uniforme où sentrecroisaient indéfiniment le vu et le lu, le visible et lénonçable. Les choses et les mots vont se séparer." 33. Face à une culture qui sest effondrée de par son inutilité comme en atteste la destruction de la bibliothèque de Leipzig, Simon ne peut que constater que "le propre de la réalité est de nous paraître incohérente, du fait quelle se présente comme un perpétuel défi à la logique, au bon sens, du moins tels que nous avons pris lhabitude de les voir régner dans les livres - à cause de la façon dont sont ordonnés les mots, symboles graphiques ou sonores de choses, de sentiments, de passions désordonnées [...]" 34. Prenant acte dune telle crise du savoir, la parole simonienne adresse, par son souci de la réécriture, cette question : comment fonder une mimèsis en labsence de toute mathèsis possible et formulable, comment dire cette oraison (funèbre) de la raison ? Lécriture se livre alors à une guerre des mots qui sorigine dans un guère de mots pour dire le réel. A ce titre, lencore simonien cherche, comme dans le Baroque, à faire corps avec un monde que la parole ne saurait épuiser, un monde inépuisable et méconnaissable qui condamne à lessoufflement dune parole toujours labile. Lécriture ne cesse décrire partagée entre labil et babil si bien que la narration se constitue, elle aussi, de scènes esquissées qui reviennent pour être spécifiées, précisées, achevées sans pour autant ne connaître que linachèvement. De fait, dans La Route des Flandres par exemple, la diction de lépisode mettant en scène Georges et Blum dans le train les menant en camp de prisonniers, sen voit affectée. Le constant mobile de la réitération produit un récit entièrement fondé sur la progression linéaire des similarités, où le voyage est convoqué comme sil ne marquait jamais de terme : "maintenant nous étions couchés dans le noir cest-à-dire imbriqués entassés au point de ne pas pouvoir bouger un bras ou une jambe [...] le wagon arrêté une fois de plus dans la nuit on nentendait rien dautre que le bruit des respirations." 35. Lépisode est répété, et chacune de ces répétitions varie autour du laconisme et de lhypertrophie : "Puis Georges ne lécoutant plus [Blum], ne lentendant plus, enfermé de nouveau dans létouffantes obscurité puis quelque chose de violent, des heurts, une bousculade, des jurons dans lombre, puis la porte glissa de nouveau, le loquet de fer se rabattant au-dehors, et ce fut de nouveau le noir [...]" 36. Tout fixité et tout point final sont abolis en vertu dune loi que Simon énonce lui-même et qui apparaît paradigmatique de cette parole de lencore et encore : "Tiens, il faut que je reparle de ça, il faut que ça revienne." 37. Cet absence de point fixe aboutit, comme dans la géométrie baroque, à ce que Leibniz désigne par linflexion puisque, selon Deleuze, "linflexion en elle-même est inséparable dune variation infinie, ou dune courbure infiniment variable" 38. Le récit simonien certes varie mais dans un élan de spécification, de correction conjoint au retrait : il essaie de suivre un mouvement continu que contredit la réécriture, un mouvement continu sans cesse fait de courbures comme chez Leibniz chez qui il nexiste pas de droite sans courbures entremêlées. Lécriture au carré va donc de pli en pli, et notamment dans la phrase elle-même et non plus uniquement à une échelle macrostructurale. Cette phrase en question, faite dun déroulement que la syntaxe ne paraît plus contrôler, obéit dans ces pliures à une rhétorique de lépanorthose, cest-à-dire selon Pierre Fontanier à cette figure qui consiste à "revenir sur ce quon dit pour le renforcer, ou pour ladoucir ou même pour le rétracter tout à fait." 39. Cette réécriture, cette écriture sur lécriture par le pli est guidée par le "ou plutôt", syntagme de lencore de Simon comme le "une fois de plus" est le syntagme de lencore chez Robbe-Grillet. Lépanorthose peut se signaler ainsi : "Ou peut-être. Cest-à-dire peut-être pas ce sir-là, ou ces mots-là (sinon le volubile, affolé et inepte bavardage de Sabine), cette sortie. Peut-être simplement, au lieu de cela, quelques regards (ou même pas : des mots retenus, ou dits une autre fois, ou peut-être jamais dits, seulement pensé, et non pas un incident dun jour mais quelque chose de permanent [...] ou peut-être pas." 40. Ou encore : "non pas en pleine retraite ou plutôt débâcle ou plutôt désastre au milieu de cette espèce de décomposition de tout comme si non pas une armée mais le monde lui-même..." 41. La labilité dun réel devenu centre vide autorise à la formulation comme dans le Baroque dun "texte disert" selon lexpression de Du Bartas dans La Sepmaine (1581). Ce texte disert est censé figurer chez Du Bartas la profusion dune nature végétale généreuse qui se perd dans ses emboîtements et ses enchevêtrements : elle est aussi sémiotique dun texte qui ne cesse de sengendrer par la paraphrase, ce qui peut tendre à le rapprocher des tentatives de Simon même si, une fois encore, les visées esthétiques ne sont pas semblables, Simon étant sorti du religieux alors que Du Bartas cherche à en recueillir la pleine lumière. De la même façon, chez Simon, la labilité et le disert se voient figurés par le végétal et larborescence. Si limage végétale peut être tenue pour un des fondements du Baroque, force est de reconnaître que la phrase simonienne est métaphorisée, comme chez Du Bartas, par un véritable jardin des Plantes. Larborescence de lacacia est celui dune phrase qui ne cesse de pousser à limage de lherbe. Entre profusion et confusion, la pratique scripturale de Claude Simon dessine en définitive linflexion dune épanorthose végétale qui ne peut connaître que linfinitude du ressassement, signe même dune modernité baroque dont le Nouveau Roman dévoile une des facettes. 3. Du durchkomponiert au récit objectile Enfin, lencore baroque dune écriture taraudée par sa supplémentation et par sa propension à lincessante expansion, conduit dans le texte néo-romanesque - que son mouvement soit correctif ou supernuméraire - au geste de sa mise en corps. Une corporéité de lécriture semble apparaître conséquemment aux jeux déchos et de symétries, par lesquels cette même écriture va se donner forme. La variation continue peut appeler, de fait, à une régulation qui passe par une esthétique matérielle où les agencements formels se donnent à voir avec véhémence. Centrée et concentrée sur les boucles réflexives et les accumulations miroitantes, la narration fait de sa forme son support discursif même. Cette esthétique du sensible, du corps du récit et de sa matérialité scripturale va emprunter à lexpressivité musicale de la fugue que Pinget choisit de mettre en lumière à nul autre pareil. De Mahu ou le matériau en passant par Le Fiston jusquà Cette voix, se manifeste, en effet, la même labilité du texte disert que chez Simon à ceci près que, dans un ultime miroitement de lécriture au carré, Pinget en vient à le théoriser dans le cours même de son texte, et à en souligner les incidences. Dans cet écoulement perpétuel dun langage qui ne connaît pas le tarissement de son murmure, le verbe "dire" nexiste pas : tout se tourne vers un redire car, pour Pinget, au commencement est la répétition du commencement si bien quil faut "redire jusquà manquer de souffle" 42. Ici, le narrateur pingétien comme celui de Robbe-Grillet ou de Simon déclare quil lui paraît être "impossible de finir impossible de ne pas finir impossible de continuer impossible darrêter de reprendre" 43. Tout saccomplit dans une sorte din medias res dune écriture toujours et déjà en train de se réécrire. Lencore trouve là également une résonance ontologique : il sagit avant tout chose de répéter littéralement jusquau pléonasme afin de se reprendre pour se ressaisir cette fois, reprendre son calme, pour redevenir maître de soi par le verbe tel que ceci peut en donner un aperçu : "Quand ça ne va pas fort, profiter de me répéter des choses élémentaires que je pense quand je nécris pas. Répéter ne pas drôle et intéressant à tout prix, cest peut-être ça qui a fait foirer mes autres exposés." 44. Ce principe du redire qui se substitue à toute possibilité du dire est divulgué dans Quelquun où saffirme le refus de toute affirmation : "Encore une chose. Jécris ça comme ça, comme on parle, comme on transpire. Quand je dis que je ne me souviens pas de ce que jai dit cest vrai mais je devrais dire écrit. Si je voulais je pourrais relire mais ça ne mintéresse pas. Ca mest égal de me contredire. Ce qui est dit nest jamais dit puisquon peut le dire autrement." 45. Ou encore : "Quimporte les redites. Tout redire pour tout renouveler." 46. Ce souci de lécriture au carré se fait tel quil fournit la colonne vertébrale actantielle de certains récits comme dans Le Fiston où le père ne cesse de réécrire une lettre infinie à son fils disparu : "Mon cher fiston. Je recommence. La figure défaite, les lacets dénoués, le paletot, la tignasse hirsute, loeil pleurard, la tête vide. Cette prison où je suis. Ca recommence. La main qui t"écrit. Perdu la trace." 47. Ici, se signale un goût intrinsèque au Baroque pour la copia, labondance : sarticule chez Pinget un souci conjoint de la copia rerum (labondance des choses à dire) et de la copia verborum (labondance des modes du dire) qui aboutit à une infinitude proche de la cornucopia, la corne dabondance. Lorsque le narrateur pingétien ne cesse de répéter quil faut "tout redire sous peine de navoir rien dit" 48, il rejoint là Du Bartas qui déclarait à propos de la réécriture des Ecritures : "Mon labeur croist toujours" 49. Si parfois lencore est ramené dans le carnavalesque pingétien à la rumination et au radotage, force est cependant de constater que lécriture au carré qui trace et porte tout au double, redouble cette propension à la répétition et à la variation en installant, pour la distribuer, un ensemble de modèles formels fondés eux aussi sur lencore. Le plus marquant est délibérément et nommément emprunté à la culture baroque musicale et à son compositeur le plus saillant, Jean-Sébastien Bach : il sagit de la fugue, et en particulier, la passacaille, modèle même de la réécriture en musique. Soulignée dès le titre qui fonctionne comme un énoncé métalinguistique, la structure du livre se modèle avec force sur la passacaille qui est une pièce musicale à variations. Et cette passacaille de Pinget, à linstar de celle de Bach, repose sur le retour dune même ligne mélodique, une basse continue dont le premier paragraphe plaque les premiers accords. Les phrases nominales "Le calme. Le gris." sont comparables à ces arias qui ouvrent à une série de variations comme suit : "Le gris. Le calme. Se serait assis devant la table." 50. Et se poursuit tout au long du roman ainsi rythmé par des formules telles que "Le calme. Le gris. Le cadavre est à plat ventre sur le fumier." 51. Il sagit là dune première ligne mélodique : le caractère formel de la réécriture obéit ensuite à la technique du durchkomponiert comme dans les Variations Goldberg, technique qui sur-imprime, réécrit en continu une autre ligne mélodique: ce sera là la phrase nominale : "Quelque chose de cassé dans la mécanique." 52. A cette ligne une autre se sur-imprime encore et encore qui, par un nouvel effet décriture au carré, entretient de cet effort à répéter : "Revenir sur ses pas, tourner, retourner, revenir. Murmures, formules divinatoires, rabâchage." 53. Ce modèle formel de composition musicale ne doit cependant pas se ramener uniquement à la célèbre proposition selon laquelle le récit néo-romanesque est moins lécriture dune aventure que laventure dune écriture. Si lécriture au carré achève donc de réclamer son encore par une mise en corps qui sait se faire expressive, il faut souligner combien ce corps renvoie à une portée ontologique et non à une simple visée autotélique. Si, comme dans la sculpture baroque selon Christine Buci-Glucksmann, "la forme sexpose elle-même en sa darstellung : elle apparaît, se transforme, disparaît, revient autre dans son départ, dans son mouvement" 54, et la conjugaison répétée de modèles de répétitions/variations tels que la fugue, la passacaille, la spirale, linflexion, larborescence, concourt à souligner limportance de lorganisation formelle de ces mêmes récits. La forme ne serait ainsi donc pas ici un synonyme dartifice et dartificialité : lencore va vers le corps même de la nature selon le renversement dune dialectique proprement baroque. Il revient à Robbe-Grillet de lexposer le plus manifestement : il pose une analogie entre la réécriture - où tout est déjà écrit - et la nature - qui donne les moyens de tout réécrire : "La nature na-t-elle pas construit tous les systèmes vivants, depuis lamibe jusquau cerveau humain, avec seulement huit acides aminés et quatre nucléotides, toujours les mêmes ?" 55. De fait, un renversement se produit par lequel la nature se voit responsable de travaux artistiques plus vrais que nature, ce que les Baroques se prenaient déjà à mettre en évidence. Lart produit la nature et la nature lart comme Gracian disait : "Lart est laccomplissement de la nature et comme son second créateur, il la finit, il lembellit, il la surpasse même quelque fois ; il a pour ainsi dire ajouté un autre monde au monde premier." 56. Cette darstellung de la forme aboutit donc à ce corps certain, expression que les érudits arabes employaient pour parler du texte. Ainsi, la certitude corporelle affectée au texte par laquelle celui-ci manifeste sa matérialité scripturale est dégagée par Robbe-Grillet qui en vient à rapprocher forme et corporéité : il y voit "une qualité précise du texte, qui est sa chair : loeuvre entretient toujours et avant tout un rapport sensuel avec le corps de lhomme, et dautant plus quil sagit dun travail davantage formalisé." 57. Il nhésitera pas à réécrire ainsi la phrase suivante : "La chair des femmes a toujours occupé une grande place dans mes rêves" en "La chair des phrases a toujours occupé une grande place dans mon travail" 58. Se dévoile ici un récit qui ne se prend pas pour objet, mais qui fait des contours de son objet même son tracé objectile 59, dune expression de Deleuze, selon laquelle le formalisme et le corps du récit se font lâme de celui-ci. Arrive ainsi par le souci de la forme dans le texte néo-romanesque, par lencore de la corporéité, lavènement de ce que Leibniz désignait déjà à propos de la musique baroque, de son accumulation du durchkomponiert qui redécouvrait la nature, "le calcul inconscient de lâme" 60. Johan Faerber >
sommaire Noëlle Benhamou, 32 ans, professeur
de lycée, chargée de cours à l'IUT de l'Oise, docteur
ès lettres de l'Université Paris III-Sorbonne Nouvelle,
spécialiste de Maupassant et de la seconde moitié du XIXe
siècle, rattachée aux centres Zola et Goncourt (ITEM-CNRS).
Participe à l'édition du Journal des Goncourt (Champion,
1er tome fin 2003). Travaille avec Yvan Leclerc à une bibliographie
Maupassant (Memini, 2004). Mélanie Colcanap prépare, sous la direction de M. Jean Bessière, une thèse en Littérature générale et comparée sur le roman occidental des années 1960 à 1980 (R. Pinget, M. Butor, T. Pynchon, J. Cortazar, I. Calvino, U. Eco). Ses pistes de recherche s'orientent vers les notions d'oscillation, de paradoxe et de contradiction dans la fiction littéraire. Elle s'intéresse également à la question de l'espace du texte, à la littérature à contrainte et aux enjeux éthiques de l'uvre littéraire. Erica Durante est Doctorante en
Littérature Générale et Comparée à
l'Université de Paris III. Elle prépare une thèse
en co-tutelle avec l'Istituto Universitario Orientale de Naples, sous
la direction de J. Bessière et de M.-T. Giaveri, dont le thème
est "La voix de Dante dans l'écriture de Valéry et de Borges".
Elle est l'auteur d'une édition génétique d'un essai
inédit de Valéry sur Mallarmé et de publications
sur Borges, Dario, Mallarmé et Valéry. Elle est par ailleurs
membre du Groupe de Recherche sur la Méditerranée de l'AILC.
Elle est actuellement ATER dans le Département d'Italien de l'Université
de Picardie, Jules Verne. Johan Faerber est docteur ès
lettres modernes de l'Université de Paris III-Sorbonne Nouvelle.
Ses travaux portent essentiellement sur l'esthétique baroque du
Nouveau Roman mais s'intéressent également à la littérature
contemporaine (Arno Bertina, Tanguy Viel), et à la possibilité
d'une poétique des premiers romans. Membre du centre d'études
du roman du second demi-siècle dirigé par Marc Dambre, il
est actuellement ATER. Jean-François Puff est agrégé
de lettres modernes, et son travail de doctorat est consacré à
l'oeuvre poétique de Jacques Roubaud dans ses rapports à
la lyrique médiévale. Il anime un groupe de recherche qui
envisage la question de la contrainte et de la forme en poésie
moderne, dans le cadre d'un partenariat entre l'équipe de Recherches
sur la poésie contemporaine de Paris III et le Centre d'Etudes
Poétiques de l'E.N.S. Lyon. Il est membre du conseil de rédaction
de la revue Formes Poétiques Contemporaines. Lioubov Sávova est Doctorante
en Littérature Générale et Comparée à
Paris III, sous la direction de Stéphane Michaud. Partant de lexpérience
du déracinement chez trois auteurs singuliers du XXe siècle
- Nabokov, Canetti, Yovkov -, ses recherches sont mues par les points
de rencontre entre le déracinement et lécriture, pris
simultanément comme thème littéraire et comme interrogation
de lacte créatif aux prises avec le trop ostensible de lexil.
Membre du Centre dÉtudes Blaise Cendrars à Bern, elle
est lauteur de deux articles sur son approche très personnelle
du premier poème de Cendrars, perdu en français et retrouvé
en russe - poème dont elle a tenté une réinvention.
Intéressée par tout ce qui se perd dans les langues et ce
qui uvre, en elles, comme fragilité et étrangeté,
elle aime côtoyer lécriture sous ses deux formes -
la poésie et la traduction -, attentive avant tout à la
voix et au rythme des textes écrits. > sommaire dernière mise à jour : 25.09.04 / ces pages soutiennent le programme antispam contre les courriers non sollicités ^ |
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